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Actualités de Washington
  

Rwanda : comment peut-on expliquer le fratricide ?

Une Américaine se penche sur la dimension sociale du génocide au Rwanda.

Ossements de victimes du génocide
En 2004, on prépare des ossements de victimes du génocide rwandais de 1994 pour leur enterrement au mémorial de Nyakizu. (Photo AP/Riccardo Gangale)

Par Bruce Greenberg
Rédacteur du « Washington File »

Washington - Qu'est-ce qui peut bien pousser quelqu'un à tuer ses voisins, ses amis et même des membres de sa propre famille ?

C'est la réponse à cette question qu'a cherchée Lee Ann Fujii, une universitaire et africaniste qui s'est rendue récemment au Rwanda pour explorer les ramifications du génocide de 1994 au sein de la société et qui a présenté ses conclusions à l'occasion d'une conférence organisée le 25 août au Centre international Woodrow Wilson à Washington.

Le conflit qui a opposé au Rwanda deux groupes tribaux, la majorité hutue et la minorité tutsie, s'est soldé par la mort de près d'un million de personnes. La plupart des gens qui ont péri appartenaient à la minorité tutsie ou bien étaient des sympathisants des Tutsis. Le massacre a anéanti près de 30 % de la population masculine d'adultes et d'adolescents, les survivants étant des femmes.

Selon Lee Ann Fujii, le génocide n'aurait pu se produire si la population au sens large du mot n'avait pas prêté son concours. « Les liens étroits liés à l'esprit de clan qui prévalent au Rwanda et en général dans tous les villages africains semblent avoir un effet dissuasif sur la violence en encourageant la coopération. C'est difficile de tuer quelqu'un qu'on connaît personnellement », a-t-elle souligné, s'efforçant d'expliquer à son auditoire les raisons qui ont poussé les assassins à surmonter leur aversion naturelle.

« A l'instar de la plupart des génocides, quelques élites de haut rang en ont été les instigateurs et par la suite le massacre a été réalisé sur une grande échelle. Les assassins étaient d'ordinaires paysans, des Hutus âgés de 30 à 40 ans. Ils étaient pour la plupart mariés et pères de famille et ils connaissaient des Tutsis, autour d'eux ou dans leur famille », a-t-elle précisé.

Nombre de tueurs connaissaient leurs victimes. Pour les tuer, ils se sont servis de machettes, de gourdins, de houes. Ils ont constitué des groupes importants et tué en plein jour, transformant leurs exactions en une sorte de rituel, chantant et portant des costumes paramilitaires. Leurs pratiques étaient toujours méthodiques : identifier les victimes, encercler leur habitation, les en faire sortir, les tuer et les enterrer dans des fosses communes.

Durant son séjour de neuf mois au Rwanda, Lee Ann Fujii a recueilli la majorité de ses informations sur le terrain, concentrant ses efforts sur les interviews des habitants de deux villages, l'un dans la province de Ruhengeri, au nord du pays, et l'autre dans la province de Gitarama, dans le sud. Après avoir interrogé plusieurs centaines de villageois, elle a retenu les témoignages de quelque 85 personnes, tenant à se baser sur les vues d'un vaste éventail de participants, allant des « sauveteurs » d'un côté aux « profiteurs » de l'autre (ceux qui ont joué un rôle prépondérant dans le massacre ou l'ont organisé). Entre ces deux extrêmes, se trouvaient les « collaborateurs », c'est-à-dire les dénonciateurs ou informateurs et les « moutons de Panurge » - la majorité des participants -, c'est -à-dire les gens qui suivaient aveuglément sans se poser de questions.

Les liens qui unissent les membres d'une collectivité et la conformité des comportements à laquelle on s'attend, a-t-elle indiqué, pourraient expliquer pourquoi les gens se sont associés au massacre. « Il y a un certain sentiment de puissance lorsqu'on prend part à des actes commis en groupe », a-t-elle déclaré, ajoutant que certains facteurs externes, notamment l'invasion du pays par les forces rebelles du Front patriotique rwandais, dirigé par des Tutsis, et la présence d'observateurs de l'ONU sur le terrain, permirent aux gens de se dissocier psychologiquement de la tuerie.

À propos de ses interlocuteurs, elle a mentionné Stephan, un participant apolitique « qui s'est simplement retrouvé là » ; Eduard, un autre « mouton de Panurge » qui s'est senti obligé de participer à cause de la diffusion de diatribes contre les Tutsis sur les chaînes de radio locales et nationales et de discours publics de soi-disant « personnalités ayant autorité », « en qui il avait vraiment cru » ; Gustave, un résistant « qui prit une position sans équivoque dans les mêmes circonstances, refusant de se mêler à la politique », à qui on aurait demandé de participer aux patrouilles de nuit, des activités précédant souvent des assassinats, et qui aurait refusé, « sa conscience ne lui permettant pas d'être impliqué dans de tels actes » ; et Olivier, qui aurait aidé un jeune Tutsi à échapper au gang de tueurs. Fait curieux, Olivier se fondait dans le groupe de tueurs lorsqu'il se trouvait avec eux, mais ne tuait pas lorsqu'il était seul.

L'acte de tuer, a-t-elle souligné, donne au tueur le sentiment d'appartenir au groupe et d'être accepté par lui. « Quand ils étaient en groupe, les gens tuaient, mais pas lorsqu'ils étaient seuls. En groupe, il était impossible de sauver quelqu'un », a-t-elle précisé.

Ainsi, a-t-elle dit en conclusion, tous les acteurs : profiteurs, « moutons de Panurge », collaborateurs, sauveteurs et victimes appartenaient aux mêmes familles. La participation au génocide a découlé d'un processus d'interaction sociale et non pas d'une machination.


Date de rédaction: 30 août 2005 Mise à jour: 30 août 2005

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