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Chapitre 10 Musique, danse, architecture, arts plastiques et littérature
Photographie : © Chris Lee Le développement des arts aux États-Unis - musique, danse, architecture, arts plastiques et littérature - est marqué par une tension entre deux principales sources d'inspiration : le raffinement européen et l'originalité américaine. Souvent les meilleurs artistes du pays ont su exploiter ces deux sources. Ce chapitre évoque quelques grandes figures des arts, dont certaines se sont colletées, dans leur œuvre, avec ce conflit entre le Nouveau et l'Ancien Monde.
Jusqu'au XXe siècle, la musique « sérieuse » obéit aux critères et à l'idiome venus d'Europe. Une exception remarquable cependant, fut Louis Moreau Gottschalk (1829-1869), issu d'un père britannique et d'une mère créole. Il agrémenta ses compositions de mélodies venues des plantations et de rythmes antillais, qu'il avait entendus à La Nouvelle-Orléans, sa ville natale. Il fut le premier pianiste américain à connaître une renommée internationale, mais sa mort précoce explique en partie l'oubli relatif où il est tombé. Les compositions d'Edward MacDowell (1860-1908) sont plus représentatives de la musique américaine à ses origines. Non seulement il prit ses modèles en Europe, mais il refusa avec vigueur l'étiquette de « compositeur américain ». Il fut incapable de dépasser l'idée même qui entrava nombre des premiers écrivains : être totalement américain se confondait, selon lui, avec provincialisme. Enfin, la musique classique américaine commença à porter ses fruits avec des compositeurs comme George Gershwin (1898-1937) et Aaron Copland (1900-1990) qui mêlèrent à des mélodies et des rythmes propres, des formes empruntées à l'Europe. La Rhapsody in Blue de Gershwin et son opéra Porgy and Bess puisaient leur inspiration dans le jazz et dans le folklore afro-américain. Une partie de sa musique s'inspire aussi ouvertement de la ville : par exemple, l'ouverture d'Un Américain à Paris, imite les avertisseurs des taxis. Comme l'écrit Harold C. Schonberg dans The Lives of the Great Composers, Copland contribua à « briser l'étau de la domination allemande sur la musique américaine ». Il avait fait des études à Paris où on l'encouragea à s'éloigner de la tradition et à donner libre cours à l'intérêt qu'il portait au jazz (sur ce thème, voir le chapitre 11). Outre des symphonies, des concertos et un opéra, il composa plusieurs musiques de film. Toutefois, il est surtout connu pour ses ballets dont l'inspiration doit beaucoup aux chansons populaires ; citons Billy the Kid, Rodeo et Appalachian Spring. Charles Ives (1874-1954) fut un autre compositeur original. Il combina des éléments de musique classique populaire avec des sonorités discordantes. « Je me suis rendu compte que je ne pouvais plus continuer à utiliser les accords habituels, expliqua-t-il ; j'entendais autre chose. » Sa musique si particulière fut peu jouée de son vivant, mais il est désormais reconnu comme un grand précurseur des nouveautés musicales du XXe siècle. Ses successeurs exploitèrent la gamme dodécaphonique, le minimalisme et d'autres innovations que certains mélomanes trouvèrent trop insolites. Dans les dernières décennies du XXe siècle, on a assisté à un retour vers une musique qui plaît autant à l'auditeur qu'au compositeur, évolution qui n'est peut-être pas sans rapport avec la position difficile de l'orchestre symphonique en Amérique. Contrairement à ce qui se passe en Europe où il est d'usage que les gouvernements subventionnent les orchestres et les troupes d'opéra, les arts aux États-Unis ne bénéficient que d'un soutien public limité. Pour vivre, les orchestres dépendent surtout des mécènes privés et de la vente des billets d'entrée. Certains directeurs d'orchestre ont découvert une méthode pour satisfaire le grand public tout en introduisant des compositions contemporaines. Au lieu de jouer séparément les œuvres nouvelles, ils les programment aux côtés de pièces plus traditionnelles. Dans le même temps, l'opéra, ancien ou récent, est florissant. Mais par suite des coûts élevés de mise en scène, l'opéra dépend fortement de la générosité des donateurs, publics ou privés.
On a assisté au début du siècle à l'émergence d'une nouvelle forme d'art, spécifiquement américaine, étroitement liée au développement de la musique - la danse moderne. Les premiers novateurs comptent Isadora Duncan (1878-1927) qui mit l'accent sur le mouvement pur, non structuré au lieu des positions du ballet classique. C'est toutefois la troupe de Ruth St. Denis (1878-1968), associée à son mari Ted Shawn (1891-1972), qui donna à la danse une impulsion décisive. Son élève Doris Humphrey (1895-1958) puisa son inspiration dans les conflits qui déchirent les humains et la société. Une autre élève de St. Denis, Martha Graham (1893-1991), dont la troupe installée à New York devint sans doute la plus célèbre de toute la danse moderne, chercha à exprimer une passion intérieure. Nombre de ballets de Martha Graham furent produits en collaboration avec de grands compositeurs américains - tel Appalachian Spring avec Aaron Copland. Plus tard, les chorégraphes recherchèrent de nouveaux moyens d'expression. Merce Cunningham (1919) opta pour l'improvisation et le mouvement aléatoire. Alvin Ailey (1931-1989) incorpora dans ses œuvres des éléments de danse et de musique africains. Depuis peu, des chorégraphes comme Mark Morris (1956) et Liz Lerman (1947) défient la convention qui exige des danseurs jeunes et minces. Ils sont convaincus, et leurs choix en matière de recrutement et de chorégraphie en sont l'illustration, que la grâce et la beauté des mouvements ne sont pas limitées par l'âge ou la morphologie. Au début du XXe siècle, des troupes en tournée, venues d'Europe, initièrent le public américain au ballet classique. Les premières troupes furent fondées aux États-Unis dans les années 1930 ; danseurs et chorégraphes s'allièrent à des visionnaires de la danse comme Lincoln Kirstein (1907-1996). C'est lui qui invita le chorégraphe russe George Balanchine (1904-1983) en 1933 ; tous deux créèrent la School of American Ballet, qui devait devenir en 1948 le New York City Ballet. En 1940, le directeur de ballet et publicitaire Richard Pleasant (1909-1961) fonda une autre troupe réputée, l'American Ballet Theatre, avec la danseuse Lucia Chase (1907-1986). Curieusement, les directeurs américains de souche comme Richard Pleasant firent tous figurer des éléments russes classiques dans leur répertoire, tandis que George Balanchine faisait savoir que sa nouvelle troupe américaine allait se consacrer à la musique et aux nouvelles œuvres dans l'idiome classique, mais pas au répertoire du passé. Depuis lors, la scène du ballet américain est un mélange de retours au classique et de créations originales, chorégraphiées par d'anciens danseurs talentueux comme Jerome Robbins (1918-1998), Robert Joffrey (1930-1988), Eliot Feld (1942), Arthur Mitchell (1934) et Mikhail Baryshnikov (1948).
L'indéniable contribution de l'Amérique à l'architecture fut le gratte-ciel dont les lignes hardies et élancées en firent le symbole de l'énergie capitaliste. Grâce aux nouvelles techniques de construction et à l'invention de l'ascenseur, le premier gratte-ciel s'éleva à Chicago en 1884. Nombre des premières tours parmi les plus belles sortirent des bureaux de Louis Sullivan (1856-1924), le premier grand architecte américain des temps modernes. Le plus doué de ses étudiants fut Frank Lloyd Wright (1869-1959), qui passa une bonne partie de sa carrière à dessiner des résidences privées et le mobilier qui leur était destiné, faisant une large place aux espaces ouverts. Mais l'une de ses créations les plus célèbres est un édifice public : le musée Guggenheim à New York. Les architectes européens qui émigrèrent aux États-Unis avant la Seconde Guerre mondiale lancèrent ce qui allait devenir le mouvement dominant en architecture, dit style international. Les plus influents d'entre eux furent sans doute Ludwig Mies van der Rohe (1886-1969) et Walter Gropius (1883-1969), tous deux anciens directeurs de la célèbre école allemande, le Bauhaus. Obéissant aux formes géométriques, les bâtiments qu'ils ont construits furent à la fois loués comme étant des monuments à l'entreprise américaine et traités de simples « boîtes en verre ». En réaction, la jeune génération des architectes américains, comme Michael Graves, rejeta ces formes cubiques et austères pour construire des édifices « postmodernes » aux contours inattendus et à la décoration hardie, qui rappellent les grands styles architecturaux.
La première école de peinture américaine de renom, la Hudson River School, se forma en 1820. Comme pour la musique et la littérature, il fallut attendre que les artistes aient compris que le Nouveau Monde leur offrait des sujets entièrement nouveaux. En l'occurrence, l'expansion vers l'ouest fit découvrir aux artistes peintres les beautés sublimes des paysages de la Frontière. Ces peintres avaient une vision simple et directe qui influença plus tard d'autres artistes, tel Winslow Homer (1836-1910) qui peignit l'Amérique rurale - les bords de mer, les montagnes et leurs habitants. La vie citadine des classes moyennes trouva son interprète en la personne de Thomas Eakins (1844-1916), réaliste sans compromissions, dont l'honnêteté intransigeante contrastait avec la préférence raffinée pour le sentimentalisme romanesque. Bientôt, la polémique devint le pain quotidien des artistes américains. De fait, depuis 1900, la peinture et la sculpture américaines traduisent surtout une série de révoltes contre l'académisme. « Au diable les valeurs artistiques », proclama Robert Henri (1865-1929). Il fut le chef de file de la ashcan school (« l'école de la poubelle »), ainsi nommée parce que ses membres peignaient les aspects sordides de la vie des villes. Bientôt, ces artistes cédèrent la place aux modernistes venus d'Europe - peintres cubistes et abstraits exposés dans la galerie 291 du photographe Alfred Stieglitz (1864-1946) à New York. Après la Seconde Guerre mondiale, un groupe de jeunes peintres new-yorkais formèrent le premier mouvement authentiquement américain qui exerça une influence considérable sur les artistes étrangers - l'expressionnisme abstrait. Parmi ses chefs de file, notons Jackson Pollock (1912-1956), Willem De Kooning (1904-1997) et Mark Rothko (1903-1970). Ces peintres abandonnaient la composition formelle et la représentation des objets réels pour se consacrer à des arrangements de l'espace et de la couleur, et pour démontrer les effets de l'impact physique de la peinture sur la toile. La génération suivante adopta une autre forme d'abstraction pour travailler sur des matériaux mixtes. Citons Robert Rauschenberg (1925) et Jasper Johns (1930) qui utilisaient dans leurs compositions des photos, des coupures de journaux et des objets récupérés. Les artistes pop comme Andy Warhol (1930-1987), Larry Rivers (1923) ou Roy Lichtenstein (1923-1997) reproduisaient avec une méticulosité satirique les objets et les images de la vie quotidienne - bouteilles de Coca-Cola, boîtes de soupe, bandes dessinées. Aujourd'hui, les artistes américains ont tendance à ne pas se laisser entraver par des écoles, des styles ou par un seul moyen d'expression. Le concept d'œuvre d'art couvre aussi bien une performance sur scène qu'un manifeste manuscrit, un dessin gigantesque gravé dans un désert de l'Ouest ou un agencement sévère de plaques de marbre portant les noms des soldats américains tués au Vietnam. Peut-être la contribution la plus importante des Américains à l'art mondial du XXe siècle aura-t-elle été une dérision joyeuse, l'idée que l'objectif d'une œuvre nouvelle est de participer au débat sur la définition de l'art même.
Les débuts de la littérature américaine sont marqués dans l'ensemble par l'emprunt de modèles extérieurs, de formes et de styles européens transplantés en de nouveaux lieux. Par exemple, Wieland et d'autres romans de Charles Brockden Brown (1771-1810) sont des imitations pleines de vitalité des romans dits « gothiques », en vogue dans l'Angleterre de l'époque. Et même les récits ciselés de Washington Irving (1783-1859), notamment « Rip Van Winkle » et « La Légende de la vallée somnifère » évoquent une Europe familière, bien qu'ils soient situés dans le Nouveau Monde. Le premier créateur d'une fiction et d'une poésie ouvertement nouvelles est sans doute Edgar Allan Poe (1809-1849). En 1835, il commença à écrire des nouvelles - notamment « Le Masque de la mort rouge », « Le Puits et le Pendule », « La Chute de la maison Usher » et « Double assassinat dans la rue Morgue» - explorent les replis cachés de la psychologie humaine et ouvre la littérature sur le mystère et le fantastique. Mais, en 1837, le jeune Nathaniel Hawthorne (1804-1864) publiait déjà, sous le titre de Twice-Told Tales, un recueil de nouvelles, riche de symbolisme et d'événements occultes. Il continua en publiant des « romances », romans quasi allégoriques étudiant des thèmes comme la culpabilité, l'orgueil et la répression des sentiments dans sa Nouvelle-Angleterre natale. Son chef-d'œuvre, La Lettre écarlate, relate le drame terrible d'une femme rejetée par la société pour avoir commis l'adultère. Les œuvres de Hawthorne exercèrent une influence profonde sur son ami Herman Melville (1819-1891) qui se fit un nom en publiant des romans exotiques inspirés des aventures maritimes de sa jeunesse. Suivant l'exemple d'Hawthorne, Melville se mit à écrire des romans remplis de réflexions métaphysiques. Dans Moby Dick, le récit d'une chasse à la baleine devient prétexte à l'examen de thèmes comme l'obsession, la nature du mal et la lutte de l'homme contre les éléments. Dans un autre roman remarquable, Billy Budd, il met en scène le conflit entre le devoir et la compassion à bord d'un navire en temps de guerre. Ses ouvrages les plus profonds se vendirent mal et, à sa mort, il était oublié depuis longtemps. Il ne fut redécouvert que dans les premières décennies du XXe siècle. Ralph Waldo Emerson (1803-1882), ancien pasteur, publia en 1836 un essai étonnant intitulé Nature dans lequel il affirmait qu'il était possible de se passer des religions établies et de parvenir à un état spirituel élevé par l'étude et l'écoute du monde naturel. Son œuvre devait influencer non seulement les auteurs rassemblés autour de sa personne, origine du mouvement connu sous le nom de transcendantalisme, mais également sur le public qui assista à ses conférences. Son disciple le plus doué, Henry David Thoreau (1817-1862), fut un non-conformiste résolu. Après avoir vécu seul dans une cabane proche d'un étang dans les bois, Thoreau publia Walden, récit de cette expérience, dans lequel il prêche la résistance aux diktats de la société organisée. Ses écrits expriment la tendance à l'individualisme fortement enracinée dans l'âme américaine. Mark Twain (pseudonyme de Samuel Clemens, 1835-1910) fut le premier grand écrivain américain né ailleurs que sur la côte est - dans l'État frontière du Missouri. Ses chefs-d'œuvre régionalistes, le récit autobiographique Life on the Mississippi et le roman Huckleberry Finn ont déjà été mentionnés au chapitre 2. Son style influencé par le journalisme, imprégné de langue vernaculaire, direct et presque brut, mais très évocateur et plein d'un comique irrévérencieux, modifia la manière d'écrire des Américains. Ses personnages parlent le langage de la vie réelle et s'expriment comme d'authentiques Américains, car ils font usage d'expressions dialectales, de néologismes récents et d'accents régionaux. Henry James (1843-1916) affronta le dilemme opposant l'Ancien et le Nouveau Monde en le traitant directement. Né à New York, il passa la majeure partie de sa vie adulte en Angleterre. Nombre de ses romans mettent en scène des Américains vivant ou voyageant en Europe. Avec leurs phrases complexes, très travaillées, et la dissection des nuances de sentiments, les romans de James peuvent décourager le lecteur. Parmi ses œuvres les plus accessibles, citons les courts romans que sont Daisy Miller dont l'héroïne est une charmante jeune Américaine en Europe et Le Tour d'écrou, une mystérieuse histoire de fantômes. Les deux plus grands poètes américains du XIXe siècle n'auraient pu être plus différents l'un de l'autre, par le tempérament comme par le style. Walt Whitman (1819-1892) fut ouvrier, voyageur, infirmier volontaire pendant la guerre de Sécession et novateur en poésie. Dans son œuvre maîtresse, Feuilles d'herbe, il utilise une poésie d'une totale liberté, un vers irrégulier pour célèbrer le caractère universel de la démocratie américaine. Poussant le thème plus loin encore, le poète se hisse au niveau de cette immense aventure américaine - et parvient à dépasser tout égotisme. Ainsi, dans « Chant de moi-même », le long poème central de Feuilles d'herbe, Whitman écrit : « Ce sont là les pensées de tous les hommes, de tous temps et de tous pays, elles ne viennent pas seulement de moi (...) » Il était aussi le poète du corps - « le corps électrique », comme il l'appelait. Dans ses Studies in Classic American Literature, le romancier anglais D. H. Lawrence dit de Whitman qu'il « fut le premier à pulvériser la vieille idée morale voulant que l'âme de l'homme fût quelque chose de « supérieur », situé « au-dessus » de la chair. » À l'inverse, Emily Dickinson (1830-1886) vécut l'existence protégée d'une célibataire issue d'un milieu aisé dans une petite ville du Massachusetts. D'une structure très construite, sa poésie est ingénieuse, pleine d'esprit, admirablement élaborée et d'une grande pénétration psychologique. Son œuvre se situe totalement hors des conventions de son temps et ne fut guère publiée de son vivant. Bon nombre de ses poèmes traitent de la mort, souvent avec un tour malicieux. « Comme je ne pouvais m'arrêter pour la Mort/ Elle eut la bonté de s'arrêter pour moi » - ainsi commence l'un de ses poèmes, tandis qu'un autre joue avec son statut de poète méconnu et de femme dans une société d'hommes: « Je ne suis personne ! Qui êtes-vous ?/ Êtes-vous personne, aussi ? » Au début du XXe siècle, les romanciers américains élargirent la portée sociale du roman à toutes les couches de la société. Dans ses nouvelles et ses romans, Edith Wharton (1862-1937) étudia la bonne société de la côte est qui l'avait vu naître. L'un de ses meilleurs ouvrages, Au temps de l'innocence, a pour héros un homme qui préfère renoncer à une fascinante étrangère pour épouser une femme socialement acceptable. Vers la même époque, Stephen Crane (1871-1900) - connu surtout pour son roman de la guerre de Sécession, La Marque rouge du courage peignit la vie des prostituées new-yorkaises dans Maggie, fille des rues. Et, avec Sister Carrie, Theodore Dreiser (1871-1945) brossa le portrait d'une fille de la campagne qui part pour Chicago où elle devient une femme entretenue. Les expériences de style et de forme s'unirent bientôt à la nouvelle liberté du choix des sujets. En 1909, Gertrude Stein (1874-1946), alors expatriée à Paris, publia Trois vies, œuvre romanesque novatrice, influencée par sa connaissance du cubisme, du jazz et d'autres mouvements contemporains des arts et de la musique. Le poète Ezra Pound (1885-1972), né dans l'Idaho, passa la plus grande partie de sa vie en Europe. Son œuvre complexe, parfois obscure, contient de multiples références aux autres formes de l'art et à beaucoup d'œuvres littéraires, occidentales et orientales. Il influença nombre d'autres poètes, notamment T. S. Eliot (1888-1965), autre expatrié. Eliot est l'auteur d'une poésie austère, cérébrale, soutenue par une structure dense, peuplée de symboles. Dans « La Terre vaine », il traduit par des images fragmentées, égarées, une vision amère de la société après la Première Guerre mondiale. Comme celle de Pound, sa poésie est parfois fortement allusive et certaines éditions de « La Terre vaine » présentent tout un appareil de notes fournies par l'auteur. Eliot s'est vu décerner le prix Nobel de littérature en 1948. Les écrivains américains exprimèrent aussi la désillusion qui succéda à la guerre. Les romans et les nouvelles de F. Scott Fitzgerald (1896-1940) reflètent bien l'atmosphère fiévreuse, avide de plaisirs et rebelle des années folles. Le thème essentiel de Fitzgerald, illustré de façon poignante dans Gatsby le magnifique, est la dissolution des rêves dorés de la jeunesse dans l'échec et la déception. Ernest Hemingway (1899-1961), qui fut ambulancier pendant la Première Guerre mondiale, se trouva aux premières loges du spectacle de la violence et de la mort. Le carnage insensé dont il fut témoin le convainquit de la vacuité et du mensonge du langage abstrait. Il supprima de son écriture tous les mots inutiles, simplifiant la structure de la phrase et se concentrant sur les objets et les actions concrètes. Il adopta un code moral qui mettait l'accent sur le courage face à l'adversité et ses héros sont des hommes forts et silencieux, souvent maladroits avec les femmes. Le Soleil En 1954, il obtint le prix Nobel de littérature. Les années vingt furent une période aussi faste pour le théâtre que pour le roman. Il n'y avait pas eu de grand dramaturge américain avant Eugene O'Neill (1888-1953), lauréat du prix Nobel de littérature en 1936. Pour sonder les profondeurs de l'âme humaine, O'Neill puisa dans la mythologie classique, la Bible et la nouvelle science qu'était la psychologie. Il évoqua avec une grande franchise la sexualité et les querelles de famille, mais c'est l'individu à la recherche de son identité qui l'intéressait. L'une de ses œuvres majeures, Le Long Voyage vers la nuit, est un drame angoissant, étroit par ses dimensions mais immense par son thème, largement inspiré par sa propre famille. Autre dramaturge d'une grande originalité, Tennessee Williams (1911-1983) donna vie à son passé d'homme du Sud dans des pièces pleines de poésie mais très fortes, dont le personnage central est souvent une femme sensible prise dans une atmosphère brutale. Plusieurs de ses pièces furent adaptées au cinéma, en particulier Un tramway nommé Désir et La Chatte sur un toit brûlant. Cinq ans avant Ernest Hemingway, un autre romancier américain avait reçu le prix Nobel de littérature : William Faulkner (1897-1962). Il parvint à mettre en scène une humanité d'une extraordinaire diversité qui évoluait dans un comté de son invention, Yoknapatawpha, situé dans l'État du Mississippi. Il transcrivait, sans mise au point apparente, les pensées désordonnées de ses personnages afin de traduire leur état intérieur - technique appelée « courant de conscience ». (En réalité, tous ces passages sont minutieusement travaillés et leur apparence erratique n'est qu'illusion.) Il mêlait aussi les moments dans le temps afin de montrer comment le passé - en particulier la période de l'esclavage dans le Sud - perdure dans le présent. Ses romans les plus remarquables incluent Le Bruit et la Fureur, Absalon ! Absalon !, Descends, Moïse et L'Invaincu. Faulkner comptait parmi les membres d'une renaissance littéraire du Sud où figuraient aussi Truman Capote (1924-1984) et Flannery O'Connor (1925-1964). Capote est l'auteur de nouvelles, de romans et d'essais, mais son chef-d'œuvre De sangfroid est le compte rendu factuel d'un multiple assassinat et de ses conséquences, qui allie en une prose limpide le reportage méticuleux à la perspicacité psychologique du romancier. Il existe d'autres adeptes du « roman non romanesque », notamment Norman Mailer (1923) qui relata dans Les Armées de la nuit une manifestation pacifiste devant le Pentagone, et Tom Wolfe (1931) qui évoqua les exploits des astronautes dans L'Etoffe des héros. Flannery O'Connor était catholique - et donc une anomalie dans le Sud à prédominance protestante où elle passa son enfance. Ses personnages sont des fondamentalistes protestants, obsédés par l'idée de Dieu et de Satan. Elle est surtout connue pour ses nouvelles où le rire se mêle à la tragédie. Les années vingt virent éclore toute une communauté artistique noire dans le quartier de Harlem, à New York. Cette époque, appelée la Renaissance de Harlem, engendra des poètes de talent tels que Langston Hughes (1902-1967), Countee Cullen (1903-1946) et Claude McKay (1889-1948). La romancière Zora Neale Hurston (1903-1960) sut allier son talent de conteuse à l'étude de l'anthropologie pour écrire des nouvelles très vivantes, tirées de la tradition orale afro-américaine. Avec des œuvres comme son roman Une femme noire traitant de la vie et des divers mariages d'une Afro-Américaine à la peau claire - elle influença une génération ultérieure de romancières noires. Après la Seconde Guerre mondiale, un nouvel intérêt pour la diversité permit aux écrivains noirs de se faire une place dans la littérature américaine. James Baldwin (1924-1987) exprima son mépris pour le racisme tout en célébrant la sexualité dans Mon ami Giovanni. Dans Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, Ralph Ellison (1914-1994) liait le sort pitoyable des Afro-Américains, dont la couleur les rend presque invisibles aux yeux de la majorité blanche, au thème plus vaste de la quête de l'identité dans le monde moderne. Dans les années 1950, il naquit sur la côte ouest un mouvement littéraire, la poésie et les romans de la beat generation, nom qui évoque à la fois le rythme du jazz, l'idée que la société d'après-guerre était usée et l'intérêt porté aux nouvelles formes d'expérience qu'apportaient la drogue, l'alcool et le mysticisme oriental. Le poète Allen Ginsberg (1926-1997) lança un genre de protestation sociale et d'extase visionnaire avec « Howl », œuvre digne de Whitman qui s'ouvre sur ce vers : « J'ai vu les plus grands esprits de ma génération sombrer dans la folie (...) » Jack Kerouac (1922-1969) chanta le mode de vie hédoniste et insouciant de la beat generation dans son roman Sur la route. D'Irving et Hawthorne à nos jours, la nouvelle a toujours été un genre cher aux Américains. L'un de ses maîtres au XXe siècle aura été John Cheever (1912-1982), qui fit entrer une autre facette de la vie américaine dans la littérature : les banlieues aisées qui se sont développées autour de la plupart des grandes métropoles. Cheever travailla longtemps pour le New Yorker, revue renommée pour son esprit et son raffinement. Bien qu'il soit risqué de tenter de déceler des tendances dans une littérature en train de se faire, l'émergence récente d'œuvres écrites par des auteurs issus des minorités est frappante. En voici quelques exemples. Leslie Marmon Silko (1948) puise dans la langue familière et les contes traditionnels pour composer des poèmes lyriques inoubliables tels que « In Cold Storm Light ». Amy Tan (1952), d'origine chinoise, décrit les luttes de ses parents après leur arrivée en Californie dans The Joy Luck Club. Oscar Hijuelos (1951), aux racines cubaines, a obtenu le prix Pulitzer pour son roman The Mambo Kings Play Songs of Love. Dans une série de romans, dont le premier s'intitule Un jeune Américain, Edmund White (1940) relate l'angoisse et le comique d'une adolescence homosexuelle aux États-Unis. Enfin, les femmes afro-américaines ont écrit certaines des œuvres les plus fortes de la décennie. L'une d'entre elles, Toni Morrison (1931), auteur de Beloved et d'autres romans, a reçu le prix Nobel de littérature en 1993, deuxième Américaine seulement à être ainsi honorée.
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Le développement des arts aux États-Unis a été marqué par une tension entre deux puissantes sources d'inspiration, le raffinement européen et l'originalité américaine. Bien qu'il soit risqué de tenter de déceler des tendances dans une littérature en train de se faire, l'émergence récente d'œuvres écrites par des auteurs issus des minorités est frappante.
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