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Le rôle des observateurs indépendants dans une démocratie
Dans son ouvrage De la Démocratie en Amérique, qui mérite amplement sa réputation d'être l'analyse des États-Unis la plus pénétrante et la plus durable, Alexis de Tocqueville affirme sa conviction, fondée sur l'observation des effets d'une presse libre, selon laquelle la liberté de la presse dans le monde moderne constitue l'élément principal, voire constitutif, de la liberté. Il ajoute que la liberté d'association à des fins politiques ne connaît pas de limites aux États-Unis. Ayant beaucoup voyagé et possédant un sens aigu de l'observation, cet écrivain et homme politique français du XIXe siècle saisit facilement les liens qui unissent la liberté de la presse et la liberté d'association à des fins politiques. Depuis les années 1960 et 1970, et parallèlement à l'évolution de l'attitude des journalistes vis-à-vis du gouvernement, dans le sens où celui-ci fait maintenant l'objet d'enquêtes très minutieuses, les associations de citoyens et les organisations non gouvernementales se multiplient dans tout le pays : elles s'érigent en observateurs et en juges de la conduite des affaires publiques et des individus qui en sont chargés, pour avoir été soit élus, soit nommés à cet effet. Un certain nombre de groupes, dont Common Cause, Public Citizen et le Center for Public Integrity ont fait de l'activité de nos gouvernants - ou de leur inactivité, le cas échéant - le cœur de leur mission, voire leur raison d'être. Ils communiquent les résultats de leurs travaux à leurs adhérents et ils les diffusent dans la presse d'information et sur les ondes pour que ceux-ci soient portés à la connaissance du grand public. Dès lors, les responsables de l'État fédéral, des États fédérés et des collectivités locales sont surveillés de façon constante comme ils ne l'ont encore jamais été. Le rôle des groupes de vigilance dans la mobilisation du public L'association Common Cause, qui a été fondée en 1970 et qui compte aujourd'hui plus de 250.000 adhérents, se targue d'obliger les élus à rendre des comptes au peuple. Déterminée à faire respecter les règles fondamentales d'éthique dans la politique et dans la conduite des affaires publiques, cette association (qui emploie une cinquantaine de personnes à Washington) a contribué à inciter le Congrès à entreprendre l'examen de mesures portant sur la réforme du financement des campagnes électorales présidentielles, sur la transparence des institutions afin d'obliger les responsables à débattre publiquement - et non à huis clos - les affaires publiques, sur la suppression de la pratique autorisant les parlementaires à accepter des cadeaux et des honoraires généreux de la part de groupes d'intérêts particuliers et sur l'obligation faite aux groupes de pression qui cherchent à influencer le travail du législateur ou l'action des pouvoirs publics de divulguer toutes sortes d'informations. Alors que Common Cause vise la réforme politique et du gouvernement, l'association Public Citizen s'est fixé, elle, un champ d'action plus vaste. Fondée en 1971 par M. Ralph Nader, le gourou de la défense du consommateur, cette association veille aux questions qui touchent directement les consommateurs, notamment en ce qui concerne la salubrité des produits alimentaires et pharmaceutiques, les soins médicaux et les économies d'énergie. Mais elle s'est aussi donné une antenne, Congress Watch, qui surveille les responsables du gouvernement et des grandes sociétés de manière à les rendre comptables de leurs actions et qui suit de près la réforme du financement des campagnes électorales ainsi que le dossier de l'éducation publique, en n'hésitant pas à mobiliser les médias. M. Nader et ses collaborateurs ont joué un rôle clé dans l'adoption de la loi portant création de l'Inspection du travail et de la commission du contrôle de la sécurité des produits. Dans un esprit quelque peu différent, le Center for Public Integrity, fondé en 1990, associe les méthodes des sciences politiques et les techniques des enquêtes-reportages pour s'acquitter de sa mission, laquelle consiste à faire des recherches sur divers sujets, notamment les contributions financières de caractère douteux qui sont versées aux candidats dans le cadre des campagnes électorales présidentielles et législatives, les dangers de la non-réglementation des insecticides et l'érosion du droit à la protection de la vie privée consécutivement à l'amélioration des techniques d'information. Cette association présente ensuite ses conclusions dans des rapports rendus publics et dans des comptes rendus d'études qui peuvent être aussi volumineux qu'un livre. Ce qui la distingue, c'est la place qu'elle accorde aux enquêtes- reportages et les liens qu'elle a noués avec des journaux importants. Ainsi l'analyse qu'elle a faite des contributions électorales versées aux membres de l'Assemblée générale de l'Indiana a-t-elle présentée au grand public dans le cadre d'une série d'articles parus en 1996 dans le quotidien The Indianapolis Star aussi bien que dans des reportages étalés sur une semaine et diffusés sur une chaîne locale de télévision. Dans ces cas comme dans d'autres, un comité indépendant de surveillance aide les grands organes d'information à informer le public en mettant à leur disposition les fruits de leurs travaux souvent très poussés. À notre époque où des organes d'information se plaignent de ne pas avoir les moyens d'enquêter à fond sur des sujets complexes, l'action du Center for Public Integrity vient à point nommé puisqu'il communique aux médias les résultats de ses propres enquêtes aux fins de diffusion dans le grand public. Dès lors, les organes d'information et le Center for Public Integrity atteignent leurs objectifs communs, et les citoyens américains en sont les grands gagnants. Le rôle de la presse dans la surveillance des pouvoirs publics En 1836, vers la fin de ses jours, James Madison écrivit dans une lettre : " Un peuple qui entend se gouverner lui-même doit s'armer du pouvoir que confère le savoir. " Le quatrième président des États-Unis, et l'un des rédacteurs de la Constitution, n'aurait jamais pu imaginer que les sources d'information soient un jour si nombreuses que l'acquisition du savoir qui confère le pouvoir exige un effort sans précédent. S'il est aujourd'hui relativement aisé d'avoir accès à des informations et à des documents concernant la politique et le gouvernement, le fait est que ces renseignements sont si volumineux que leur assimilation tient de la gageure pour l'Américain moyen, susceptible d'être dépassé par l'ampleur de la tâche. Les médias présentent un tel éventail de messages que la plupart des gens sont contraints de fournir un effort personnel et délibéré pour s'informer. Maintenant que les informations jaillissent de toutes parts, que ce soit sur les ondes, dans la presse écrite ou dans le cyberespace, on ne peut plus définir un tronc commun d'informations sur la vie civique. Non que la population délaisse les médias depuis quelques années, loin de là. C'est tout simplement que le choix dans ce domaine est si grand qu'elle prête moins attention aux sources traditionnelles. Dès lors, les Américains qui veulent suivre les affaires publiques doivent faire preuve de plus d'initiative qu'autrefois pour se documenter. Les électeurs qui prennent leur devoir au sérieux se trouvent ainsi dans l'obligation de se tourner vers des sources spécialisées dans les informations politiques et la politique gouvernementale lorsqu'ils s'interrogent sur la façon dont ils devraient voter ou sur les moyens d'influencer, voire de changer, la politique suivie sur des questions d'intérêt général. La multiplicité des sources d'information fait que les données à maîtriser poussent comme du chiendent. Or si on ne les maîtrise pas, on risque de se laisser déborder par une surcharge d'informations et d'être dans l'embarras quand on doit prendre une décision. Pour surmonter ces difficultés, il faut voir les choses dans leur contexte et être conscient des limites des médias en tant que source unique d'information. Comme le dit un jour le célèbre journaliste et auteur américain Walter Lippman, " la presse ne saurait se substituer aux institutions. Elle est comme le faisceau lumineux d'un projecteur qui balaie constamment une certaine étendue, en éclairant successivement divers coins obscurs. Les hommes ne peuvent pas faire le travail du monde s'ils n'ont que cette source de lumière. Ils ne peuvent pas gouverner la société par à-coups, au gré des accidents de parcours. Mais lorsque leurs actions sont éclairées par eux d'une lumière constante, et à cette condition-là seulement, la presse, en braquant ses feux sur eux, peut révéler une situation suffisamment intelligible pour que le peuple prenne des décisions. " Le premier devoir du citoyen, c'est précisément d'éclairer " d'une lumière constante " les différents niveaux de gouvernement pour en discerner les forces et les faiblesses. De là découlent l'action individuelle et l'action collective visant à corriger ou à améliorer divers aspects de la politique et de la conduite des affaires publiques. Plus spécialement depuis les années 1960 et 1970, les journalistes américains manifestent une tendance marquée à l'antagonisme dans la façon dont ils couvrent les affaires publiques. La guerre du Vietnam et le scandale du Watergate n'ont pas seulement ébranlé la confiance des électeurs dans leur gouvernement. Ces deux événements ont aussi contraint les médias et le public à mettre en doute la véracité du gouvernement et de ses responsables, ce qui explique le quasi-acharnement des journalistes qui couvrent les affaires publiques et les activités des gouvernants à tous les échelons du gouvernement. En particulier, le suivi du Watergate et du gouvernement de Richard Nixon par deux journalistes du quotidien The Washington Post, MM. Bob Woodward et Carl Bernstein, a transformé le génie du journalisme ; on lui doit les enquêtes et les analyses méticuleuses que l'on connaît aujourd'hui. Ce qui a changé en outre, hormis l'agressivité des reportages dans le style de MM. Woodward et Bernstein, c'est l'environnement des nouvelles aussi bien que la profusion des organes de radiodiffusion et des sites Internet. Chaque point d'origine de l'information a besoin d'un approvisionnement constant de nouvelles, ce qui incite bien évidemment les médias à veiller au grain. La question de savoir si ces diverses institutions s'acquittent convenablement de leur rôle est largement débattue tant dans les milieux du journalisme qu'en dehors, mais le fait est qu'il faut comprendre le nouveau génie du journalisme et l'environnement dans lequel il baigne aujourd'hui pour saisir la relation qui existe entre le gouvernement et la presse d'information. Au cours des trente dernières années, parallèlement à la prolifération des sources d'information et à l'acharnement accru des journalistes, les pouvoirs publics à tous les niveaux sont devenus plus sensibles à l'opinion que le public se fait de leur action. Les grands dossiers de l'actualité sont présentés sous tellement d'angles qu'il est de plus en plus difficile de se former une opinion motivée, sur la base de faits exacts et interprétés avec impartialité. Lors d'une récente conférence, un journaliste bien connu de la chaîne de té1évision ABC, M. Ted Koppel, a exposé la situation dans les termes suivants : " Il y a au moins deux sortes d'ignorance extrême. Pendant des siècles, nous nous sommes heurtés à la première : une ignorance qui couvrait le monde, tel un nuage noir ; une ignorance qui existe dans le vide, faute d'informations. La seconde sorte relève d'un phénomène plus récent et qui se présente sous la forme d'un paradoxe. Cette seconde forme d'ignorance existe dans un monde d'anarchie électronique, où les informations sont si abondantes que l'esprit ne sait pas ce qu'il doit croire. L'information ne débouche pas nécessairement sur la connaissance ; et la connaissance, à elle seule, suffit rarement à produire la sagesse. " Dans ce nouvel environnement de l'information, maintenant que les gouvernants s'évertuent à communiquer les raisons qui les poussent à prendre telle ou telle mesure d'intérêt général, les tensions entre tous les niveaux des pouvoirs publics et la presse d'information sont inévitables. Le premier amendement à la Constitution, qui garantit le libre exercice d'une religion, la liberté de la parole et de la presse, et le droit qu'a le peuple d'adresser des pétitions au gouvernement pour le redressement de ses griefs, sert à la fois de bouclier et d'épée aux journalistes qui suivent la conduite des affaires publiques. L'année 1971 fut marquée par un conflit plus que symbolique entre le gouvernement et la presse, à l'époque où le président Richard Nixon tentait de bloquer la publication de documents relatifs à l'intervention des États-Unis au Vietnam. Baptisée le Pentagon Papers Case, cette affaire constitue la première fois que le gouvernement fédéral ait tenté de censurer deux grands journaux, en l'occurence le New York Times et le Washington Post, en arguant qu'ils compromettaient la sécurité nationale. Or, par six voix contre trois, la Cour suprême interdit au gouvernement de restreindre la presse, et les fameux Pentagon Papers furent publiés. Cette affaire mémorable, tranchée quand la guerre du Vietnam battait son plein et qui opposait le président des États-Unis à deux grands noms de la presse d'information, fut saluée comme une victoire fondamentale du journalisme dans les relations entre la presse et le gouvernement. Trente ans plus tard, la réaffirmation du premier amendement par la Cour suprême continue d'enhardir la presse. Une surveillance sans relâche Dans son second discours d'investiture, Thomas Jefferson tint ces propos : " L'artillerie de la presse est maintenant dirigée contre nous, armée avec tout ce qu'elle peut concevoir ou oser de licencieux. " Or au début de sa carrière, il disait que s'il lui fallait choisir " entre un gouvernement sans journaux et des journaux sans gouvernement ", il n'hésiterait " pas un instant " à préférer le premier terme de l'alternative. Ces deux points de vue discordants comportent plusieurs leçons toujours pertinentes pour quiconque tente de comprendre la relation entre le gouvernement et le journalisme ou, d'une façon plus générale, les rapports entre le gouvernement et les groupes de vigilance qui insistent sur l'obligation de rendre compte dans la conduite des affaires publiques. Dans un premier temps, Jefferson prit conscience de la valeur des journaux pour l'auto-gouvernement et la liberté des citoyens ; mais une fois président, il s'aperçut que les activités et les critiques des journalistes l'empêchaient de gouverner comme il l'entendait. Il ne fut ni le premier ni le dernier hôte de la Maison-Blanche à vociférer contre le traitement que lui réservait la presse. Mais ce sont précisément les plaintes de Jefferson, et celles de tous les autres hauts responsables au fil des ans, qui nourrissent le feu de ceux qui veillent à informer le public. La crainte que l'État n'empiète sur les libertés de l'individu a toujours été une caractéristique typiquement américaine. De fait, les fondateurs des États-Unis établirent trois pouvoirs - l'exécutif, le législatif et le judiciaire -, lesquels ont proliféré à l'échelon national, des États et des collectivités locales, comme l'atteste l'existence de mécanismes de " freins et contrepoids " qui tendent à atténuer la séparation des pouvoirs et à éviter ainsi la prédominance de l'un d'entre eux. Officieusement, mais ce n'en est pas moins remarquable, la presse d'information, les groupes de défense de l'intérêt général et les électeurs - agissant seuls ou collectivement - surveillent ce qui se passe au gouvernement et tentent d'apporter des changements ou des corrections lorsqu'ils leur semblent nécessaires. Par leur action au quotidien et leurs activités aux multiples facettes, ces groupes de vigilance - qui obligent les pouvoirs publics à rendre des comptes à la nation et à lui être fidèles - aident les États-Unis à persévérer dans la voie sans fin d'une démocratie plus représentative et plus réfléchie.
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IIP, Démocratie et droits de l'homme, août 2000
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