La liberté de la presseEllen Hume | |||||||
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Quand on voit comment la presse peut défier et dénoncer les dirigeants les plus riches et les plus puissants du monde, on pourrait se dire, pourquoi tolérer une presse libre ? Pourquoi ne pas revenir à l'idée d'une presse contrôlée par le gouvernement, qui limiterait ce que les gens peuvent dire et publier ainsi que la liberté de réunion ?
La réponse est qu'il est impossible de favoriser au maximum la stabilité politique, la croissance économique et la démocratie sans libre circulation de l'information. Qui dit information dit pouvoir. Pour qu'un pays jouisse des avantages politiques et économiques rendus possibles par l'État de droit, les institutions dotées d'un grand pouvoir doivent être exposées à l'examen vigilant de la population. Pour que la technologie et la science progressent, les idées doivent être librement partagées. Et pour que le gouvernement soit apprécié parce qu'il rend des comptes à la population, une presse libre et indépendante est indispensable. C'est pourquoi Thomas Jefferson, auteur de la Déclaration d'indépendance, insistait pour que le droit du public à la liberté de parole, à la liberté de la presse et à la liberté de réunion figure dans la Constitution des États-Unis. « S'il m'appartenait de décider si nous devrions avoir un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, je n'hésiterais pas un instant à choisir la seconde option », écrivait-il en 1787. Cela ne veut pas dire que les journaux le ménagèrent quand il devint président. Il eut droit à sa part d'exposés embarrassants. Mais Jefferson continua résolument à soutenir la vigilance des médias parce qu'il reconnaissait que, sans une telle obligation de rendre des comptes et sans libre circulation des idées, le développement de la créativité d'un pays est retardé et son peuple n'est pas libre. Une presse indépendante remplit quatre rôles indispensables dans une démocratie : premièrement, elle surveille les puissants, les contraignant à rendre des comptes à la population. Deuxièmement, elle met en lumière les questions auxquelles il importe de prêter attention. Troisièmement, elle éduque le public pour lui permettre de faire des choix politiques. Quatrièmement, elle met les gens en contact les uns avec les autres, aidant à créer les rapports sociaux qui unissent une société civile. La responsabilisation du gouvernement La fonction de surveillance qu'assure la presse est souvent la plus difficile à exercer convenablement. Les agences gouvernementales et les fonctionnaires ne sont pas toujours disposés à faire preuve de transparence, notamment s'il n'existe pas de tradition de vigilance du public. Ainsi, en Géorgie après la période soviétique, la station de télévision Rustavi-2 vérifia des rapports d'enquête sur les domaines de corruption gouvernementale. Lorsque le gouvernement tenta de fermer la station plutôt que de remédier au problème, les citoyens se rassemblèrent en masse pour protester. Leurs manifestations en faveur de l'indépendance de la presse contraignirent le gouvernement à destituer les membres corrompus du gouvernement et à permettre à Rustavi-2 de reprendre ses émissions. Un autre exemple vient de l'Inde, où le président du parti Bjartiya Janata, M. Rangaru Laxman, avait été surpris à son insu, sur bande vidéo, par un journaliste de tehelka.com, alors qu'il acceptait de l'argent pour ce qu'il prenait pour un marché d'armes. Les protestations du public après l'opération entraînèrent le limogeage de plusieurs hauts fonctionnaires. Les médias qui s'emploient honnêtement à tenir le gouvernement responsable de ses actes peuvent aider à soutenir l'État de droit et accroître ainsi la stabilité d'un pays. « La liberté de parole et les échanges d'information ne sont pas un luxe mais la monnaie dont dépendent de plus en plus le commerce, la politique et la culture à l'échelle mondiale », fait observer M. David Hoffman, fondateur d'Internews, agence non gouvernementale internationale qui aide à former et à développer une presse indépendante dans cinquante pays. Informer l'opinion sur les questions d'intérêt public En l'absence d'une presse libre et indépendante, toute la responsabilité de l'information du public et de la sécurité repose sur le gouvernement. Ce manque d'engagement du public risque de saper gravement la sécurité et la croissance économique d'un pays. Ainsi, les médias chinois n'ont pas signalé avec exactitude l'épidémie de pneumonie atypique (SRAS) en 2003, parce qu'ils respectaient le désir des autorités de minimiser la crise. La population n'a donc pas été avertie de la propagation effrénée de cette maladie mortelle à Pékin et dans d'autres régions. Les habitants non informés continuaient à prendre des risques qui contribuaient à la propagation de la maladie. Certains commencèrent à paniquer lorsque le nombre de cas monta en flèche dans leur quartier. Les touristes et investisseurs étrangers prirent peur, eux aussi. Quand le Wall Street Journal envoya des journalistes dans les hôpitaux de Pékin, pour y obtenir le nombre réel de cas de pneumonie atypique, les investisseurs étrangers perdirent confiance dans la version officielle du gouvernement chinois et commencèrent à rapatrier leur personnel. Le gouvernement finit par comprendre qu'il devait informer le public des dangers et de l'étendue du problème, de façon à enrayer l'épidémie et à rétablir la crédibilité du gouvernement. Dans ce cas, c'est la presse étrangère indépendante qui a obligé le gouvernement à rendre des comptes au nom de la population quand les médias locaux n'étaient pas autorisés à le faire. Éduquer le public Lorsqu'ils peuvent opérer librement, les journaux et stations de radio et de télévision locaux peuvent être d'importants atouts pour la démocratie. En plus de suivre de près les institutions locales et d'alerter le public sur les questions de sécurité, ils peuvent aider les citoyens à comprendre leur gouvernement et à le contacter. Lorsque les quatre principales banques d'Uruguay fermèrent leurs portes, il y a quelques années, durant une crise économique, un vieillard de la ville de Tucuarembo téléphona à une station locale de radio pour obtenir de l'aide. Sa femme était malade et il ne pouvait pas avoir accès à son compte en banque pour payer son médecin. Les réalisateurs de Radio Zorilla contactèrent le législateur local qui mit cet homme en contact avec le ministère des finances. L'homme apprit alors qu'une loi d'urgence était adoptée pour donner aux gens comme lui accès à leur compte en banque. Les réalisateurs de la station de radio de Tucuarembo ont l'habitude d'aider les habitants de leur ville à entrer en contact avec les services gouvernementaux et entre eux. Les auditeurs appellent la station pour qu'on les aide à trouver un livre, un chien perdu, du travail ou de la main-d'œuvre. Radio Zorilla n'est pas simplement un tableau d'affichage et un intermédiaire entre le public et le gouvernement, il a aussi des bulletins d'information, des discussions téléphoniques, des interviews, selon Mme Maria Martin, productrice américaine de radio qui a passé un certain temps à la station et a été favorablement impressionnée par son succès. Les habitants d'Angren, en Ouzbékistan, ont une ressource semblable - une station de télévision - à leur disposition. Ils téléphonent à TV-Orbita, qui signale leurs doléances et autres problèmes locaux dans ses bulletins d'information. Les émissions sont suivies par les autorités comme par le public. Quand le gouvernement a tenté de fermer la station, à un moment donné, pour enrayer l'influence politique de cette dernière, les téléspectateurs et les publicitaires ont protesté et le gouvernement a dû la laisser reprendre ses activités. Mettre les gens en contact les uns avec les autres L'accès aux nouvelles locales peut sauver des vies. Lorsque l'ouragan Katrina frappa la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, en août 2005, les familles d'immigrants vietnamiens furent alertées par leur station de radio locale en langue vietnamienne, qui leur indiqua où elles devaient se rendre pour être en sécurité et retrouver leurs voisins américains d'origine vietnamienne. Quand le barrage Sultan, situé à deux heures de Kaboul, a commencé à céder, le 29 mars 2005, les journalistes de Radio Ghaznawiyaan ont appelé le gouverneur de la province qui a lancé sur les ondes un avertissement selon lequel les villageois devaient évacuer la région. Ce communiqué atteignit la population avant que le barrage ne s'écroule et que les eaux ne détruisent la plupart des boutiques et maisons du village. « J'étais en train d'écouter Radio Ghaznawiyaan et quand ils ont commence à parler du barrage Sultan, j'ai augmenté le volume et compris que nous devions nous enfuir », a dit un habitant. L'intervention rapide de la station a sauvé un grand nombre de vies humaines. Par la suite, la station de radio a continué à relier les deux parties du village séparées par l'inondation. La Banque mondiale surveille le degré de liberté des médias, le considérant comme un facteur de développement économique et politique. Dans son Rapport de 2002 sur le développement dans le monde, elle a étudié 97 pays et constaté que, dans ceux qui avaient des médias locaux indépendants appartenant à des sociétés privées, les niveaux d'éducation et de santé étaient plus élevés, il y avait moins de corruption et l'économie était plus transparente. Certes, une presse libre ne se conduit pas toujours professionnellement et la liberté des médias peut avoir des conséquences involontaires. Mais plus les médias présentent des nouvelles équilibrées et des discussions entre membres de la communauté et plus le public les apprécie. Ces informations civiques alimentent la démocratie. Les gens deviennent plus instruits et assument davantage la responsabilité de leur bien-être. Les médias peuvent agir comme soupape de sécurité en offrant un forum qui permet à des opinions diverses de se faire entendre. Cette possibilité de diffuser et de présenter divers points de vue au sein d'une société est plus importante qu'on ne pourrait le penser. L'experte en terrorisme, Mme Jessica Stern, a fait remarquer que le terrorisme se nourrit souvent de l'humiliation, du sentiment qu'ont les gens de ne pas être inclus dans la société normale ni traités avec respect. Comme le fait remarquer M. David Hoffman, d'Internews : « Des Sandinistas du Nicaragua aux rebelles albanais de Macédoine, il existe de solides preuves à l'appui de la notion selon laquelle l'inclusion des groupes d'opposition dans le corps politique fournit des alternatives non violentes aux conflits civils. » Dans son second rapport intitulé Consultations avec les pauvres, la Banque mondiale a étudié 20.000 pauvres de 23 pays et constaté que ce qui différenciait le plus les pauvres des riches, « c'était l'absence de voix au chapitre. L'impossibilité de se faire représenter, de faire savoir aux autorités ce qu'ils pensaient. L'impossibilité de braquer un projecteur sur les conditions d'inégalité. Les personnes interviewées ne possédaient pas de doctorat mais elles connaissaient la pauvreté et ce n'était pas d'argent qu'elles parlaient en premier, mais de l'absence de voix, de l'impossibilité de s'exprimer. » Une presse dynamique composée de journaux, de stations de radio, de sites Internet et de stations de télévision indépendants et rivaux peut résoudre ce problème en permettant à ces voix de se faire entendre. Les médias peuvent mettre en lumière les problèmes, encourager leurs concitoyens et les autorités a s'y attaquer et démarginaliser même les indigents au moyen d'informations authentiques. Si les pauvres ont une chance d'améliorer leur sort, de prendre part aux possibilités offertes par la liberté de parole, la liberté de la presse et la liberté de réunion dans une société démocratique, tout le monde y gagne.
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.
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