La vulnérabilité de l'Internet
Stephen Cross
Directeur du
Software Engineering Institute 
L'Internet semble devenir un repaire de truands qui sont
déterminés à exploiter « la confiance injustifiée » que les usagers placent
dans ce réseau, estime M. Cross. Il ajoute que la reproduction des logiciels donne aux
individus même peu férus de technologie les moyens de mener des cyberattaques aux
effets dévastateurs.
La vulnérabilité associée à l'Internet présente des risques pour les pouvoirs publics,
l'armée, le commerce et les usagers peu enclins à la méfiance. L'Internet est un monde
complexe et dynamique de réseaux interconnectés, dépourvu de limites bien définies et
de contrôle central. Comme les questions de sécurité interne n'ont pas été envisagées au
moment de la conception de l'Internet, il est difficile aujourd'hui de garantir l'intégrité, la
disponibilité et la confidentialité des informations.
Il s'agit là pourtant de considérations importantes, parce que l'Internet est en passe de
remplacer d'autres formes de communication électronique et qu'il se développe à un
rythme phénoménal. Parallèlement à cette expansion, les intrus ont accès à des outils de
plus en plus perfectionnés, lesquels sont de surcroît de plus en plus faciles à trouver et à
utiliser. Pour la première fois, les intrus arrivent à mettre au point des techniques qui leur
permettent de s'approprier la puissance des centaines de milliers de systèmes vulnérables
sur l'Internet.
Voici quelques exemples d'incidents de sécurité informatique qui ont été relatés dans
la presse. Outre ces exemples, le centre de coordination des équipes d'intervention en cas
d'attaque informatique, dénommé le CERT/CC, enquête sur les cas d'intrusion qui lui
sont signalés par les sites de commerce électronique, ce qui se produit tous les jours.
Un intrus a obtenu 100.000 numéros de cartes
bancaires en furÉtant dans les fichiers informatiques d'une douzaine d'entreprises qui
vendent leurs produits en ligne. Comme les ouvertures de crédit oscillaient entre 2.000
dollars et 25.000 dollars, le vol pouvait se chiffrer à 1 milliard de dollars. L'intrus s'est
fait prendre lorsqu'il a essayé de vendre ces numéros à ce qu'il croyait être un réseau de
criminalité organisée, alors qu'il s'agissait du FBI.
Des intrus ont réussi à s'introduire dans les
fichiers informatiques confidentiels d'une grande société américaine. Cette dernière s'est
révélée incapable de découvrir la stratégie utilisée pour l'intrusion. Contrainte d'isoler son
site du réseau pendant 72 heures à titre de précaution, elle a en même temps bloqué son
accès aux usagers légitimes et empêché ses clients de prendre connaissance des
informations qu'elle communiquait normalement sur le réseau.
On cite même un cas d'extorsion dans le
cyberespace : un intrus, qui avait obtenu 300.000 numéros de cartes bancaires par
le vol de fichiers informatiques d'un disquaire en ligne, a envoyé un courrier électronique
au New York Times en se vantant d'avoir accédé aux données
financières de cette entreprise, dont le logiciel comportait une faille qu'il avait su
exploiter. Ensuite, l'intrus, qui disait être un jeune Russe de 19 ans, a exigé de l'entreprise
la somme de 100.000 dollars, en contrepartie de quoi il aurait détruit les fichiers
confidentiels qu'il détenait. Lorsque l'entreprise a refusé de céder au chantage, l'intrus a
diffusé sur l'Internet des milliers de numéros de cartes bancaires, ce qui a fait le plus
grand tort à l'entreprise du point de vue publicitaire. Les spécialistes ne savent toujours
pas comment l'intrusion s'est produite et ils n'ont pas encore mesuré pleinement les
répercussions de cette intrusion pour les clients du site touché. Les institutions financières
émettrices ont annulé et remplacé les cartes bancaires dont le numéro avait été volé et
elles en ont avisé les titulaires par courrier électronique. Selon les spécialistes, de
nombreux cas d'intrusion ne seraient jamais signalés.
En mars 2000, un groupe d'intrus du
Royaume-Uni se sont introduits dans les systèmes informatiques d'une douzaine au moins
de multinationales et ils ont subtilisé des fichiers confidentiels. Jamais aucune entreprise
britannique n'avait été victime d'une attaque systématique aussi grave. Les intrus ont
exigé des rançons, certaines atteignant jusqu'à 10 millions de livres, en échange de la
remise des fichiers. Scotland Yard et le FBI enquêtent et suivent de très près les messages
électroniques qui sont échangés entre l'Angleterre et l'Ecosse. Les enquêteurs sont
convaincus d'avoir affaire à un groupe de professionnels qui pourraient agir pour des
intermédiaires spécialisés dans l'espionnage commercial.
Si la mission même du CERT/CC ne suffisait pas à nous en convaincre, les exemples
ci-dessus montrent clairement qu'il nous reste encore beaucoup à faire pour garantir
l'intégrité de nos réseaux électroniques de façon à répondre aux besoins du commerce
électronique, qui est en pleine expansion. D'ores et déjà, on peut prendre des mesures
susceptibles de réduire le risque de failles dans les systèmes de sécurité, dont les
répercussions sont si lourdes pour les entreprises qui tentent de s'implanter sur le marché
électronique.
La puissance de séduction de l'Internet auprès des intrus
Par rapport aux autres infrastructures vitales, l'Internet semble être une pépinière
virtuelle d'attaquants. Si certaines intrusions relèvent du simple désir de s'introduire dans
un système, juste pour le plaisir d'y aller (c'est le cas, par exemple, de jeunes qui veulent
tester la capacité du réseau), alors que d'autres visent à nuire, toutes peuvent avoir des
conséquences préjudiciables dans la mesure où elles empêchent les transactions
commerciales de se faire sur le réseau. Les intrus obtiennent un accès privilégié à un
système qui passe alors sous leur contrôle. Ils peuvent ensuite se servir de ce système
pour mener des attaques contre d'autres sites ou comme maillon dans la distribution
d'outils d'intrusion par le système lui-même, ce qui permet de faire intervenir un grand
nombre de sites simultanément, ceux-ci attaquant tous en même temps un hôte ou un
réseau, voire plusieurs. D'autres attaques, encore, sont conçues pour obtenir des
informations névralgiques, des mots de passe ou des secrets commerciaux par exemple.
On peut trouver des stratégies spécifiques d'attaque dans les bulletins du CERT/CC, qui
sont publiés en ligne à l'adresse www.cert org. Malheureusement, les attaques contre
l'Internet en général, et en particulier celles qui visent à bloquer l'accès aux services -
autrement dit, à empêcher des usagers légitimes d'utiliser un service - demeurent faciles à
mener, difficiles à élucider et sans gros risque pour l'intrus.
S'il est facile de corrompre l'Internet, c'est que ses utilisateurs accordent au réseau
une confiance injustifiée. Souvent, les entreprises qui ont un site ne sont pas conscientes
du degré de confiance qu'elles placent dans l'infrastructure de l'Internet et ses protocoles.
Malheureusement, l'Internet a été conçu au départ pour résister à des attaques ou à des
événements extérieurs à l'infrastructure du réseau – c'est-à-dire à des attaques matérielles
contre les câbles et les ordinateurs qui composent le système. Il n'a pas été conçu pour
résister aux actes de malveillance qui viennent de l'intérieur, autrement dit qui sont le fait
d'individus faisant partie du réseau. Or, maintenant que l'Internet regroupe autant de sites,
ses initiés se comptent par millions.
Les attaques contre l'Internet sont un jeu d'enfant pour d'autres raisons. Il est vrai que
certaines nécessitent des connaissances techniques – d'un niveau équivalent à celui d'un
étudiant titulaire d'un diplôme en informatique – mais il ne faut pas oublier que même des
individus peu férus sur le plan technique sont capables de mener à bien un grand nombre
d'intrusions. Ceux qui possèdent les compétences nécessaires reproduisent leurs logiciels
et les informations utiles en les présentant sous une forme facile d'emploi et peu coûteuse,
si bien que les novices peuvent faire autant de mal que les spécialistes.
La difficulté de remonter à la source des attaques
À l'aide d'une technique connue sous le nom anglais IP spoofing,
les intrus peuvent masquer leur identité et leur emplacement sur le réseau. Les données
qui circulent sur l'Internet sont transmises dans des paquets d'information, dont chacun
contient des informations sur l'origine et la destination de ces données. On peut comparer
un paquet d'information à une carte postale – l'expéditeur inscrit une adresse qui est
censée être la sienne, mais elle ne l'est pas nécessairement. L'Internet est conçu de
manière à rapprocher chacun de ces paquets de leur destination finale, sans chercher à
garder la trace de leur origine. Il n'y a même pas de cachet qui en indiquerait la
provenance de manière ne serait-ce que générale. Pour garder la trace de ces paquets dans
le cas d'une attaque, il faut pouvoir compter sur l'étroite collaboration des sites touchés et
posséder du matériel très moderne.
En outre, l'Internet est conçu de manière à faciliter le transfert de ces paquets par-delà
les frontières géographiques, administratives et politiques. Dès lors, pour remonter la
filière d'une attaque, on peut avoir besoin de la coopération d’une multitude d’entreprises
et d’organismes, dont la plupart sont peu enclins à investir le temps et les ressources
nécessaires pour débusquer les intrus, parce qu'ils ne sont pas directement touchés. La
nécessité même de la coopération internationale confère ainsi aux attaquants une mesure
supplémentaire de sécurité, d'autant que les enquêtes judiciaires se heurtent à un certain
nombre de difficultés.
Comme un intrus peut mener une attaque contre l'Internet sans avoir à être
physiquement présent sur le site, le risque qu'il soit identifié se trouve réduit. En outre, on
ne sait pas toujours quels événements devraient susciter des inquiétudes. Par exemple, il
n'est pas inconcevable que les recherches et les attaques qui échouent soient des activités
légitimes de responsables de réseaux soucieux de vérifier la sécurité de leurs systèmes.
Même lorsque les entreprises sont à l'affût des activités illégitimes, ce qui est le cas d'une
minorité seulement des sites raccordés à l'Internet, les intrusions passent souvent
inaperçues parce qu'il est difficile d'identifier les activités illicites. En outre, comme les
intrus franchissent de multiples domaines géographiques et juridiques, les poursuites
judiciaires se révèlent problématiques.
Les répercussions des failles dans les systèmes de sécurité
Comme le montrent les exemples cités au début de cet article, les failles ou les
faiblesses des systèmes de sécurité peuvent faire perdre du temps et des ressources aux
entreprises, dont le personnel doit effectuer des recherches pour évaluer l'ampleur des
dégâts causés et les dommages potentiels ainsi que pour restaurer les systèmes. Ceux-ci
peuvent fonctionner de manière réduite, voire ne pas être disponibles du tout, pendant un
certain temps. Des informations névralgiques risquent d'être divulguées ou modifiées, et
il faut craindre la perte de confiance du public. Après une intrusion réussie, il peut être
très difficile, voire impossible, de déterminer précisément les dommages subtils qui
pourraient persister. La confiance du public risque d'être entamée même si l'intrus ne
cause aucun dégât, parce que le site attaqué ne peut pas le prouver.
Les attaques faites pour bloquer l'accès aux services et pour divulguer des
informations névralgiques se révèlent particulièrement graves pour les entreprises. Ceux
qui s'en rendent coupables cherchent non pas à obtenir un accès non autorisé à des
machines ou à des données, mais à empêcher des utilisateurs légitimes de se servir du
système. Ces attaques revêtent diverses formes. Les attaquants peuvent mitrailler de
données un réseau ou consommer délibérément une ressource en quantité limitée. Ils
peuvent aussi perturber les composantes matérielles du réseau ou manipuler les données
en transit, y compris les données codées. Une fois qu'une attaque de cette nature a été
contrée et que le service a été rétabli, les utilisateurs retrouvent généralement confiance
dans le site visé. En revanche, la divulgation d'informations névralgiques risque fort de
faire naître une profonde méfiance.
Quelques solutions recommandées
Au vu de la gravité et de la complexité du problème, il convient d'envisager toute une
panoplie de mesures pour atténuer les risques associés à la dépendance croissante de
l'Internet et à la possibilité d'une attaque soutenue contre le réseau. Pour être efficaces, les
solutions doivent passer par une coopération multidisciplinaire qui inclut l'échange
d'informations et le développement concomitant de solutions de grande envergure ainsi
que le soutien d'un programme de recherche à long terme.
La collecte, l'analyse et la dissémination des données sur la garantie de
l'information : la nature des menaces visant l'Internet se modifie rapidement et il
continuera d'en être ainsi pendant un avenir prévisible. La conjugaison des mutations
techniques rapides, de l'expansion rapide de l'utilisation du réseau et de la multiplicité des
emplois possibles de l'Internet, toujours nouveaux et souvent stupéfiants, crée une
situation incertaine dans laquelle la nature des menaces et des vulnérabilités est difficile à
évaluer et plus difficile encore à prédire.
Pour favoriser la survie de l'Internet, et celle de l'infrastructure de l'information dans
son ensemble, il est essentiel que les organes chargés de l'application des lois et les
équipes d'intervention en cas d'attaques informatiques continuent de veiller au grain et
qu'ils s'emploient à suivre de près les vulnérabilités du cyberespace, à identifier les
tendances en matière d'intrusion et à diffuser largement cette information parmi
l'ensemble des usagers de l'Internet.
Le développement et l'emploi de mécanismes mondiaux de détection : pour
se faire une idée des menaces qui pèsent à l'échelle mondiale, on gagnerait à s'appuyer
sur l'expérience des équipes d'intervention en cas d'incidents en matière d'identification
des nouvelles menaces et vulnérabilités. Le CERT/CC, par exemple, prête son concours
aux administrateurs de systèmes informatiques parmi les usagers du réseau qui font état
de problèmes de sécurité. En cas de faille, son personnel aide les administrateurs des sites
touchés à cerner et à corriger les vulnérabilités qui ont permis à l'incident de se
produire ; il informe les vendeurs des failles dans le système de sécurité de leurs
produits, les aide à trouver des parades et à corriger certaines erreurs, et il facilite le suivi
des réponses aux incidents, dont il garde la trace ; enfin, il fait acte de liaison
auprès des autres sites touchés par le même incident.
Comme le CERT/CC et les autres principaux organismes chargés du suivi des
incidents qui portent atteinte à la sécurité des systèmes informatiques sont en mesure de
recueillir une quantité considérable de données, ils sont à même de cerner les tendances
et de coordonner la recherche de solutions aux nouveaux problèmes qui se font jour.
Par ailleurs, les fournisseurs de service devraient créer des équipes d’intervention en
cas d’incidents de sécurité et mettre au point d'autres services d'amélioration de la
sécurité pour leurs clients. Sur ce point, beaucoup d'entre eux sont d'ailleurs bien placés
pour leur proposer des services. Ils devraient notamment les aider à installer et à faire
fonctionner des connexions sécurisées ainsi que des mécanismes propres à assurer la
dissémination rapide des informations relatives aux vulnérabilités et aux parades
possibles.
L'éducation et la formation pour renforcer la sécurité : la plupart des usagers
de l'Internet ne comprennent pas plus le côté technique de ce réseau que celui des autres
infrastructures. De même, beaucoup d'administrateurs de systèmes ne possèdent pas
suffisamment de connaissances sur le réseau et la sécurité ; or l'Internet ne cesse de
devenir plus complexe et plus dynamique. Pour encourager l'utilisation sans danger de
l'informatique, les pouvoirs publics devraient financer le développement de matériel et de
programmes éducatifs sur le cyberespace qui seraient destinés à tous les usagers, aux
adultes comme aux enfants, et investir dans des campagnes d'information qui mettraient
en relief la nécessité de dispenser une formation en la matière aux administrateurs de
systèmes, aux responsables de réseaux et aux principaux responsables de l'information.
La recherche et le développement : il faut toujours se placer dans la
perspective du long terme et investir dans la recherche pour mettre au point des systèmes
et des techniques opérationnelles de nature à produire des réseaux capables de résister
aux attaques et de protéger les données névralgiques. Pour ce faire, il importe au plus
haut point de rechercher des solutions techniques nouvelles et fondamentales et de faire
fond sur la prévention plutôt que sur la correction des erreurs.
Conclusion
L'Internet révolutionne le monde des affaires et du commerce. Au vu de
l'interconnexion et de l'interdépendance des systèmes informatiques sur l'Internet, la
sécurité de chacun d'entre eux dépend de celle de tous les autres systèmes raccordés au
réseau. Les démarches visant à assurer la sécurité du cyberespace doivent porter sur la
nécessité de signaler et de suivre les menaces et les vulnérabilités ainsi que sur
l'importance de l'éducation, de la formation et de la recherche et du développement.
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Le Software Engineering Institute (SEI) est un centre de recherche
et de développement qui est financé par l'État fédéral et qui relève de l'université
Carnegie Mellon. Parrainé par le ministère de la défense, il abrite le centre de
coordination CERT (CERT/CC). Depuis sa création en 1988, le CERT/CC œuvre de
concert avec la communauté Internet afin de faire face aux incidents de sécurité sur le
réseau, de sensibiliser les usagers aux questions de sécurité, d'assurer une formation et
d'effectuer des recherches sur les stratégies techniques propres à cerner et à prévenir les
failles dans les systèmes de sécurité.
Le CERT et le CERT Coordination Center sont des marques
déposées à l'Office des brevets et des marques des États-Unis.