Le rôle fondamental du riz pour la sécurité et la stabilité mondiales


Ronald Cantrell, directeur général
de l'Institut international de recherche sur le riz



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On manque de terres cultivables, de main-d'œuvre, d'eau et d'argent pour produire tout le riz nécessaire à l'alimentation des habitants de la planète, dont le nombre ne cesse de croître, indique le directeur général de l'Institut international de recherche sur le riz (IRRI), aux Philippines, M. Ronald Cantrell. Le défi qui se pose aux chercheurs consiste à mettre au point des méthodes efficaces et accessibles à tous d'exploitation du séquençage du génome du riz pour produire des variétés à meilleur rendement, plus nutritives et plus résistantes.

Qu'est-ce qui rend la production de riz si importante ? C'est, tout simplement, qu'aucune autre activité économique ne nourrit autant de personnes, ne fait vivre autant de familles, ne se révèle aussi cruciale au développement de tant de pays et n'ait autant de répercussions sur une si grande partie de notre environnement. Le riz nourrit près de la moitié de la planète jour après jour ; sa production constitue la principale source de revenus de millions de ruraux pauvres ; cette céréale a le pouvoir de renverser des gouvernements, et elle occupe 11 % des superficies cultivables de la planète.

Il y a cependant un autre aspect de la production de riz qui revêt un caractère à la fois plus impressionnant et plus important, à savoir le succès énorme que nous avons remporté en utilisant le riz pour améliorer l'existence des populations pauvres dans le monde. En mettant des possibilités et de nouvelles techniques à la disposition des riziculteurs (ce qui les aide à relancer leur production), nous avons accompli des choses extraordinaires. Dans la plus grande partie de l'Asie, c'est le riz, bon marché et abondant, qui y est le moteur de la stabilité économique, politique et sociale. Le riz donne à manger à ce continent, fournit du travail à ses habitants et leur fait connaître la paix.

Le miracle asiatique

Ce qu'il convient d'appeler le miracle asiatique n'a pas retardé le développement économique ; au contraire, il assouvit la faim des populations et assure la stabilité des pays.

Ce vaste continent cultive dans plus de 250 millions d'exploitations minuscules - et consomme - plus de 90 % du riz produit à l'échelle mondiale, la plupart des Asiatiques en mangeant deux ou trois fois par jour. La moitié de chaque récolte ne quitte jamais l'exploitation : elle nourrit la famille qui a planté le riz. Des centaines de millions de pauvres consacrent entre la moitié et les trois quarts de leurs revenus à cette céréale, et à rien d'autre. Pour eux, le riz est une ancre qui stabilise leur vie précaire.

Depuis 1965, les riziculteurs augmentent chaque année de 2,5 % la quantité de riz qu'ils cultivent : le chiffre a de quoi surprendre. Ce « riz supplémentaire » nourrit 600 millions de bouches de plus et permet de satisfaire, mais sans plus, la demande toujours croissante de cette céréale. Près des quatre cinquièmes de cet accroissement tiennent au caractère toujours plus abondant des récoltes entre la fin des années 1970 et la fin des années 1980, ce qui s'explique principalement par l'emploi de variétés modernes à rendement élevé, le recours accru à l'irrigation et l'élargissement de l'accès au crédit. Il s'en est suivi une baisse spectaculaire du prix réel du riz.

« La contribution la plus importante » que l'Asie doit à la recherche sur le riz et aux nouvelles techniques agricoles, c'est bien la production d'un riz bon marché. Les chercheurs américains ont constaté que la mise au point de variétés améliorées de riz, entre 1970 et 1995, avait eu des répercussions importantes dans quatre grands domaines. Sans elles, on aurait assisté au scénario suivant :

- le riz aurait coûté 41 % plus cher aux consommateurs ;

- les pays producteurs de riz auraient dû importer jusqu'à 8 % de denrées alimentaires de plus ;

- des millions d'hectares de forêts et d'autres écosystèmes fragiles auraient disparu ;

- dans les pays en développement, entre 1,5% et 2 % d'enfants en plus auraient été sous-alimentés.

Impressionnants, les résultats de ce genre le sont assurément, et il est rassurant que la recherche sur le riz, de par les possibilités et les nouvelles techniques qu'elle offre aux cultivateurs et aux consommateurs, apporte des solutions réelles aux problèmes qui affectent le monde en matière d'environnement, de sécurité sanitaire des aliments et de sécurité alimentaire.

En outre, il importe au plus haut point de noter que ces succès nous ont aidés à renforcer les capacités et la formation technique dans de nombreux pays parmi les plus pauvres de la planète. Au Cambodge, pour ne citer que cet exemple, les redoutables Khmers rouges n'ont épargné la vie que d'un seul agronome, ayant massacré tous les autres scientifiques dont les travaux avaient trait au milieu rural. Or en 2001, ce pays naguère miséreux a non seulement atteint le stade de la sécurité alimentaire de base, mais il a aussi créé l'Institut cambodgien de recherche agronomique et de développement, véritable rempart contre la famine et les privations.

Les quatre grands défis

Si nous avons remporté quelques succès ici ou là, le fait est cependant que des millions de gens qui cultivent et consomment du riz continuent de vivre dans la pauvreté. Il est devenu urgent de redoubler d'efforts et de réaffirmer notre engagement, en prenant soin de tirer des leçons du passé en vue de prévenir la crise qui pointe à l'horizon. On peut résumer en termes très simples quatre des plus gros problèmes que pose la production de riz, l'activité économique peut-être la plus importante de la planète : on manque de terres cultivables, de main-d'œuvre, d'eau et d'argent.

On manque de terres cultivables, parce qu'un bon nombre des rizières parmi les plus fertiles au monde sont transformées en vue d'autres activités, qu'il s'agisse par exemple de céder la place à des cultures plus rentables, de permettre la construction d'usines ou de faciliter l'urbanisation croissante. Du coup, les riziculteurs se trouvent poussés vers des terres plus fragiles, souvent au détriment des dernières aires de forêt tropicale qui nous restent et d'autres environnements précieux.

On manque de main-d'œuvre, parce que la riziculture est une tâche ardue et ingrate. La plupart des millions de rizières qui existent au monde occupent une trop petite superficie pour justifier la mécanisation, voire la financer. Et comme on le constate de plus en plus souvent dans quantité de pays qui ont atteint l'autonomie alimentaire, le travail en usine présente plus d'attraits que les travaux des champs, où l'on s'use les reins à labourer la terre en plein soleil.

On manque d'eau, parce que la culture traditionnelle du riz consomme près de 5.000 litres d'eau pour produire un seul kilogramme de riz. À ce jour, la recherche a déjà considérablement réduit ce volume, mais les riziculteurs s'entendent de plus en plus souvent dire qu'ils doivent économiser l'eau, dont on a besoin pour approvisionner les habitants toujours plus nombreux des villes.

Si chacun de ces problèmes représente une gageure telle qu'il faudra faire appel aux meilleurs cerveaux scientifiques pour les résoudre, c'est le quatrième obstacle, la pauvreté, sur lequel on achoppe peut-être le plus. À bien des égards, les pays producteurs de riz sont venus à bout de leur plus grosse bête noire : ils ont fait en sorte que leur population ait suffisamment à manger.

Toutefois, nous sommes tous en partie responsables de n'avoir pas su atteindre un deuxième objectif d'une importance égale, à savoir sortir les cultivateurs et les consommateurs de riz de l'ornière de la pauvreté et de la misère dans laquelle ils sont enlisés depuis si longtemps. La bonne nouvelle, c'est que l'on commence à avoir accès à une incroyable panoplie de stratégies et d'outils à l'appui de la lutte contre la pauvreté, l'obstacle au développement peut-être le plus inextricable.

Les premiers balbutiements de la culture du riz hybride

Pour les non-initiés, l'un des aspects les plus frappants de la production de riz tient au caractère minime de l'intervention réelle du secteur privé. Quelque 6 % seulement de la production mondiale de riz font l'objet de transactions internationales, et ce n'est que depuis quelques années qu'un petit nombre de grandes entreprises à vocation agricole commencent à accroître leurs investissements dans la riziculture. Les entreprises qui se spécialisent dans la protection des cultures existent depuis de nombreuses années, mais c'est le seul secteur de la riziculture qui se caractérise par une présence notable du secteur privé.

Dans ces circonstances, la propagation et le développement d'une culture du riz hybride, comme on l'observe à l'heure actuelle, s'inscrivent dans une perspective particulièrement encourageante. Les cultivars de riz hybride peuvent avoir un rendement supérieur de plus de 20 % à celui des variétés modernes semi-naines obtenues par croisements entre deux espèces identiques ou voisines ; l'année dernière, ces cultivars couvraient en Chine 15,5 millions d'hectares (soit la moitié de la superficie consacrée au riz) et ils représentaient 57 % de la production totale de riz du pays. Le rendement moyen du riz hybride est de 6,9 tonnes par hectare, contre 5,4 tonnes par hectare dans le cas des croisements. En Chine, de 1976 à 2000, le riz hybride a été cultivé sur 271 millions d'hectares (superficie cumulée), et la production de cette céréale a augmenté au total de 400 millions de tonnes.

Au Vietnam, plus de 480.000 hectares sont consacrés au riz hybride, et l'Inde en a planté sur 200.000 hectares en 2001. Les Philippines est l'un des pays les plus en faveur du riz hybride et espèrent qu'il leur permettra de rendre le pays autonome en matière de production.

La biotechnologie sur la sellette

Si l'intérêt du secteur privé dans la production de riz hybride mérite d'être noté, dans la mesure où il constitue une première, c'est, bien entendu, la biotechnologie et ses retombées potentielles sur tant d'aspects de la production de cette céréale qui suscitent les passions et les polémiques les plus vives. Le défi qui se pose à toutes les parties au débat sur la biotechnologie en rapport avec le riz consiste à trouver le moyen de garantir la représentation équitable des intérêts des cultivateurs, dont la plupart sont analphabètes, tout en veillant à ce qu'ils ne se trouvent pas privés des nouvelles possibilités susceptibles d'être mises au point, possibilités dont ils ressentent le désir et le besoin.

Tout essentiels qu'ils soient et pour ne citer que ces exemples, le respect et la protection des variétés et des pratiques agricoles classiques ne doivent pas éclipser les nouvelles techniques. Nombreux sont ceux qui s'inquiètent de voir les cultivars modernes de riz à rendement élevé dominer la production de cette céréale au détriment des variétés classiques et, partant, de la diversité biologique de notre planète. Lorsque les chercheurs parviennent à créer une nouvelle variété de riz qui se révèle capable de résister à une maladie ou à un parasite gênants, parce que la science leur donne les moyens de le faire, il faut donner aux agriculteurs la possibilité de la planter, et non leur faire croire qu'ils doivent se limiter aux variétés traditionnelles par respect pour la diversité biologique.

Le secteur privé va mettre au point d'autres formules à même de résister aux parasites, de pousser dans de l'eau salée, de mieux résister à la sécheresse ou de posséder encore d'autres caractéristiques tout aussi intéressantes, et il est crucial que ces nouvelles possibilités soient mises à la portée de ceux qui en ont le plus besoin. Cela dit, il faut protéger et, surtout, mieux comprendre les intérêts des cultivateurs et des consommateurs de riz.

De toute évidence, le secteur privé a un rôle à jouer dans la recherche sur le riz et la biotechnologie, mais il n'est pas question que sa participation se fasse au détriment des cultivateurs et des consommateurs, en particulier quand il s'agit de leur santé et de l'environnement. Deux exemples bien connus, à savoir « le riz doré », enrichi en provitamine A, et le décodage du génome du riz par différents groupes, montrent amplement le potentiel considérable de la biotechnologie, mais ils sont aussi matière à controverse.

Indépendamment du droit dont jouit la population de l'Europe, de l'Amérique du Nord et du Japon de débattre le pour et le contre de l'élaboration et de la consommation des organismes génétiquement modifiés, il serait contraire à la morale que ce débat entrave la recherche fondamentale visant à déterminer si ces techniques présentent un caractère inoffensif, durable et adapté aux pays en développement producteurs de riz. Ces pays doivent avoir le droit de se prononcer par eux-mêmes sur la biotechnologie, ce qu'ils ne peuvent pas faire s'ils n'y ont pas accès.

Le riz enrichi à la provitamine A fournit un exemple excellent des périls du débat sur la biotechnologie. L'Institut international de recherche sur le riz considère que cette variété, obtenue par modification du patrimoine génétique de la céréale, offre une nouvelle possibilité pleine de promesses, et c'est à la biotechnologie qu'on la doit. Toutefois, il faudra encore des mois de recherche avant de déterminer si ce riz doré ira ou non remplir le bol des consommateurs.

Avant de nous interroger sur la question de la sécurité sanitaire, nous devons savoir si ce riz enrichi à la provitamine A donnera un bon rendement, s'il sera capable de résister aux parasites et aux maladies et s'il affectera d'autres fonctions de cette céréale. Ce n'est qu'après qu'il faudra répondre aux autres questions, plus importantes, sur l'innocuité de cet aliment, sur l'acceptabilité aux yeux des consommateurs et sur la « biodigestibilité  ».

Or les médias ont fait toute une histoire du riz doré, si bien que le débat se trouve de plus en plus axé sur la question de savoir s'il faut en autoriser la présence dans l'assiette du consommateur, alors qu'on n'a toujours pas réglé celles, nettement plus fondamentales, de sa production et de son développement. Si le bon sens ne parvient pas à triompher, l'idée du riz enrichi à la provitamine A risque d'être rejetée avant même qu'on n'ait pu en déterminer la viabilité.

Le décodage du génome du riz

Assurément, le décodage du génome du riz signale l'avènement d'une ère nouvelle, non seulement sur le plan du partage des connaissances pour le bienfait de l'humanité, mais aussi sur celui du recours à la science pour venir en aide aux démunis de la planète. Toutefois, on ne saurait trop insister sur le fait qu'on est bien loin de comprendre à fond le génome de cette céréale, et ce nonobstant l'annonce faite le 5 avril par deux équipes de chercheurs dont les travaux ont fait considérablement progresser son séquençage.

Les renseignements dont nous disposons aujourd'hui viendront s'ajouter à une séquence complète du génome du riz que compile actuellement l'IRGSP (Projet de séquençage du génome du riz), sous la coordination du programme japonais du génome du riz. Cette séquence minutieusement détaillée, et dont le taux d'erreur sera inférieur à 0,01 %, devrait être publiée d'ici à la fin de l'année et elle formera l'étalon à l'aune duquel on évaluera les futures recherches sur les variations génétiques de toutes les plantes cultivées, et pas seulement celles du riz. Le fait de connaître la séquence de gènes spécifiques nous permettra d'exploiter les variations génétiques naturelles de pratiquement toutes les plantes cultivées.

Dans tout pays, la sécurité alimentaire fait intervenir une multitude de solutions sociales et économiques, et les nouvelles connaissances issues de la recherche génomique constituent l'une des pièces essentielles du puzzle. Le défi qui se pose aux chercheurs, c'est de concevoir des méthodes efficaces et accessibles à tous d'exploitation du séquençage du génome du riz, qui a déjà livré beaucoup de ses secrets, afin que nous puissions en assurer la production dans une perspective compatible avec la pérennité de l'environnement.

Peut-être plus que toute autre culture, le riz a besoin de bénéficier d'un solide effort de recherche généreusement financé par le secteur public. Les institutions publiques, tel l'IRRI, s'évertuent résolument à conserver leur rôle d'« intermédiaires honnêtes » tandis qu'elles veillent à mettre à la portée des cultivateurs et des consommateurs de riz les possibilités les plus avantageuses offertes par la science et par le secteur privé tout en aidant les entreprises à rentrer dans leurs fonds afin qu'elles puissent poursuivre leurs activités et continuer d'appuyer le développement de nouvelles variétés de riz.

Pour ne prendre qu'un exemple, et non l'un des moindres, il n'est qu'à penser à l'étape qui suivra le décodage du génome du riz et qui consistera à commencer d'identifier la fonction des gènes. Quel gène donne au riz sa couleur, son goût ? Quel gène l'aide à pousser dans l'eau ou à pousser quand il ne pleut pas ? Une fois identifiées, ces fonctions pourront être brevetées.

La solution des problèmes qui persistent

Le rôle d'intermédiaire de l'IRRI est indiscutable. Ce n'est pas parce que la recherche sur la fonction des gènes nécessitera des investissements considérables qu'il faut empêcher les cultivateurs pauvres d'avoir accès aux progrès importants susceptibles de voir le jour. Certes, il est compréhensible que, s'il n'en tient qu'au privé, le souci de rentabilité occupe une place prépondérante. Toutefois, cela va sans dire, la priorité doit être donnée à la recherche non de gains financiers, mais de la meilleure façon d'aider les riziculteurs des pays pauvres à prospérer.

Tandis que nous continuons de nous attaquer au problème de l'insuffisance des terres cultivables, de la main-d'œuvre, de l'eau et des revenus qui pèse sur l'activité économique la plus importante au monde, nous ne doutons pas, à terme, d'avoir les connaissances, les compétences et les outils qui nous permettront de le résoudre. La gageure consistera peut-être non pas à trouver des réponses, mais à faire en sorte que les techniques et les possibilités qui sont bien souvent considérées acquises dans le secteur agricole des pays industriels parviennent entre les mains des riziculteurs des pays en développement. Cet objectif exige un gros effort sur le plan des ressources, de l'engagement et de la vision. La révolution verte a montré que la recherche sur le riz pouvait contribuer à résoudre nos problèmes les plus grands et les plus ardus. À nous maintenant, animés d'un même esprit, de mobiliser un niveau égal de ressources et d'engagement pour résoudre les grands problèmes qui persistent.

Note : les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement le point de vue ou la ligne d'action du département d'État des États-Unis.

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