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La sécurité alimentaire dans le monde
Edward Schuh, professeur d'économie politique internationale, de
l'université du Minnesota
Les États n’ont pas accordé suffisamment d’importance au développement
agricole, utilisé à bon escient l’aide alimentaire et su profiter des échanges commerciaux
internationaux pour garantir la sécurité alimentaire, explique M. Edward Schuh, professeur
d'économie politique internationale de l'université du Minnesota et coprésident du comité
consultatif de la sécurité alimentaire de l'Agence des États-Unis pour le développement
international. La modernisation de l’agriculture, ajoute-t-il, contribuera pour beaucoup à atténuer la
pauvreté et donc à favoriser la sécurité alimentaire.
Du 10 au 13 juin, les dirigeants de pays du monde entier se réuniront à Rome à l’occasion
du Sommet mondial de l’alimentation, afin d’évaluer les progrès réalisés depuis le premier Sommet
mondial de l’alimentation qui s’est tenu il y a cinq ans environ. Le bilan ne sera pas
particulièrement réjouissant, puisque les progrès réalisés ne sont pas aussi importants que prévu.
À mon avis, si l’on n’a pas véritablement réussi à réduire l’insécurité alimentaire ces
dernières années, c’est en partie à cause de trois problèmes : 1) l’attention insuffisante
accordée au développement agricole autant par les gouvernements des pays en développement que
par la communauté internationale des donateurs, 2) l’utilisation inefficace de l’aide alimentaire et
3) le fait de ne pas avoir su profiter des échanges commerciaux internationaux pour parvenir à la
sécurité alimentaire.
Je pars du principe selon lequel la sécurité alimentaire est un problème lié à la
pauvreté : on manque de nourriture car on n’a pas les moyens de s’en procurer. En règle
générale, ce n’est pas dû à une insuffisance de la production alimentaire. Telle est la conclusion
bien connue à laquelle le professeur Amartya Sen, qui a reçu le prix Nobel d'économie, est parvenu
après avoir étudié des famines en Chine et en Inde.
Autre considération qui aidera à comprendre cette analyse : les problèmes de
sécurité alimentaire peuvent se poser à court terme ou à long terme. Autrement dit, la population
peut souffrir de fluctuations à court terme de ses revenus, ou elle peut souffrir de façon chronique
d'un faible revenus par habitant. Les mesures à adopter pour remédier au problème sont alors tout à
fait différentes.
L'attention insuffisante accordée au développement agricole
Ces dernières années, les gouvernements des pays en développement aussi bien que la
communauté internationale des donateurs ont accordé bien trop peu d’attention au rôle de
l’agriculture dans leurs programmes de développement économique. Cette inattention s’apparente à
une énorme perte de mémoire institutionnelle : dans les années 1960 ou 1970, une telle
indifférence aurait été sans précédent.
Les raisonnements à l’origine de cette indifférence reposent sur deux constatations.
Premièrement, certains spécialistes du développement constatent que la croissance économique et
la hausse du revenu par habitant s’accompagnent d’une diminution du nombre d’emplois agricoles
par rapport au nombre total d’emplois, ainsi que de la part du produit intérieur brut (PIB) agricole
dans le PIB total. Ils en concluent que l’agriculture perd de l’importance à mesure que l’économie
se développe et que l’on peut donc faire peu de cas du secteur agricole.
Cet argument est problématique lorsqu’on considère la modernisation de la production des
aliments de base qui provient de l’introduction de nouvelles techniques de production dans le
secteur et qui est à l’origine de la modernisation et du développement agricoles. Les aliments de
base se caractérisent en général par une faible élasticité de la demande par rapport aux prix ;
l’introduction dans ce secteur de nouvelles techniques de production se traduira donc par une baisse
du prix des aliments, toutes choses étant égales par ailleurs. Cette baisse du prix réel sera
équivalente à une hausse du revenu réel par habitant des consommateurs. Cela indique l’importance
de l’agriculture dans le processus de développement. L’agriculture est importante car tout le monde
se nourrit.
La modernisation de la production d’aliments de base a également d’autres avantages. Les
personnes qui ont de faibles revenus bénéficient, relativement, de la modernisation de l’agriculture,
en partie parce qu’elles consacrent à l’alimentation une plus grande part de leurs revenus que les
catégories ayant des revenus moyens et supérieurs. Il est difficile de trouver un autre secteur de
l’économie dans lequel les avantages du développement se répartissent auprès d’un aussi grand
nombre de personnes et bénéficient autant aux pauvres.
Des arguments du même ordre s’appliquent à la modernisation des denrées agricoles
négociables. Dans ce cas, le prix des denrées ne diminue pas avec la modernisation. Cependant, le
secteur améliore sa compétitivité au sein de l’économie internationale, et cette évolution se traduit
en fin de compte soit par une hausse des recettes à l’exportation, soit par une hausse des économies
réalisées en matière de devises. Ces avantages bénéficieront à l’ensemble de l’économie nationale,
puisque les devises étrangères peuvent servir soit à assurer le service de la dette internationale, soit
à financer une croissance et un développement économiques plus importants.
Dans un certain sens, il est paradoxal de constater que l’insécurité alimentaire ne provient
pas d’une insuffisance de la production alimentaire, mais que la modernisation de l’agriculture
contribue pour beaucoup à réduire l’insécurité alimentaire. Cette situation, que certains pourraient
qualifier d’illogique, s’explique par le fait que l’agriculture peut jouer un rôle clé dans le cadre du
développement économique général. Pour être encore plus précis, disons que la modernisation de
l’agriculture contribue à répartir auprès du plus grand nombre de consommateurs les avantages de
la modernisation, qui bénéficient davantage aux pauvres.
L'utilisation inefficace de l'aide alimentaire
L’aide alimentaire est l’une des composantes de l’aide extérieure qui continue de jouir
d’un important soutien politique dans les pays industriels. Ce soutien est en partie dû au rôle
important que jouent les représentants du secteur agricole sur la scène politique des pays
industriels. Il tient également aux avantages directs de l’aide alimentaire auprès de ses
bénéficiaires, qui sont bien compris.
Bien sûr, l’aide alimentaire n’est pas sans poser certains problèmes. Des universitaires,
dont le professeur Theodore W. Schultz, qui a également reçu le prix Nobel d'économie, l’ont
critiquée, en lui reprochant principalement d’avoir auprès des producteurs pauvres d’importants
effets démobilisateurs. Ces critiques ont permis de considérablement améliorer la situation, et
l’introduction de l’aide alimentaire dans l’économie d’un pays bénéficiaire s’effectue maintenant
avec un soin bien plus grand.
Par la suite, le vocabulaire de l’aide extérieure s’est enrichi d’un nouveau terme :
« la monétisation ». Cette nouveau notion désigne la vente de l’aide
alimentaire, contre de l’argent comptant, qui est ensuite utilisé à des fins budgétaires dans le cadre
des programmes de développement économique général. Il est regrettable que la monétisation se
soit rapidement imposée dans les débats et que les effets démobilisateurs ne préoccupent plus grand
monde. Dans les débats actuels sur la politique à suivre, on n’entend quasiment plus jamais parler
« d’effets démobilisateurs », alors que la monétisation a rapidement
acquis ses lettres de noblesse.
Ce problème est préoccupant à certains égards. Ce sont principalement les organisations
non gouvernementales (ONG) - dont les ressources financières sont encore fortement tributaires de
l’aide alimentaire - qui soutiennent la monétisation. On comprend évidemment qu’elles soient
favorables à l’aide alimentaire et à la monétisation, malgré les répercussions sur les agriculteurs
pauvres.
Il convient de signaler qu’il existe d’autres moyens de mieux utiliser l’aide alimentaire et
que nous devons nous orienter dans cette direction. On peut par exemple se servir de l’aide
alimentaire pour inciter des familles à scolariser leurs enfants en âge d’aller à l’école. L’aide
alimentaire constitue alors un moyen d’augmenter le revenu des familles très pauvres. Les effets
démobilisateurs sont alors minimes.
Les enfants des familles à faible revenu ont, en effet, rarement la possibilité d’aller à
l’école, en partie parce qu’ils doivent gagner l’argent qui est nécessaire à leur famille pour subvenir
à ses besoins. Dans les zones rurales, ces enfants travaillent en général dans les champs. En milieu
urbain, ils mendient le plus souvent au coin de la rue ou vendent des pommes ou des crayons. Dans
un cas comme dans l’autre, les familles ont besoin des revenus de l’enfant pour vivre.
L’utilisation de l’aide alimentaire pour « payer » la famille de
façon à ce qu’elle envoie l’enfant à l’école a de multiples avantages. Les effets démobilisateurs sont
minimes. L’enfant a la possibilité d’aller à l’école et donc de parvenir à un degré d’instruction
supérieur. La santé et l'alimentation de la famille s’améliorent, et le revenu par habitant de la
famille s’accroît.
Le peu d'attention accordée aux échanges commerciaux internationaux
Les échanges commerciaux internationaux peuvent être un moyen important de favoriser
le développement économique. La spécialisation sectorielle et la division du travail qu’ils
permettent se traduisent par une hausse du revenus par habitant. En outre, ils suppriment les limites
de la croissance et du développement économiques auxquelles se heurtent souvent les pays de
petite taille. Malgré les progrès de la mondialisation et la progression des échanges commerciaux
internationaux en général, le protectionnisme continue d'être un problème, en particulier dans le
secteur de l’agriculture mondiale.
Les États-Unis et l’Union européenne sont particulièrement protecteurs de leur secteur
agricole. En outre, ils continuent d’utiliser avantageusement les politiques de
dumping, sous la forme d’aide alimentaire et de subventions à
l’exportation, explicites et implicites.
Les pays industriels ne sont toutefois pas les seuls à suivre une politique économique peu
satisfaisante pour leur secteur agricole. La plupart des pays désavantagent ce secteur en modifiant
les termes de l’échange intérieurs à ses dépens, ce qui entraîne une migration prématurée des
travailleurs agricoles vers les villes et l’urbanisation rapide que l’on peut observer de par le monde.
En conséquence, ils ne profitent pas des avantages que les échanges commerciaux internationaux
peuvent prodiguer en équilibrant les exportations et les importations et ils ne remédient donc pas au
problème fondamental de la sécurité alimentaire en faisant appel au commerce international.
Conclusion
Face au problème mondial de l'insécurité alimentaire, on ne progressera qu’à mesure que
l’on réduira la pauvreté dans le monde. La pauvreté, quant à elle, ne sera réduite que lorsque
l’agriculture sera modernisée et que les avantages de cette modernisation proviendront de la
libéralisation de la politique commerciale et de l’ouverture de l'économie nationale. Bien que
l’accroissement de la production vivrière ne permette pas de réduire directement les problèmes
d’insécurité alimentaire, la modernisation de l’agriculture peut contribuer de façon décisive à
réduire la pauvreté à l’échelle mondiale.
Note : les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement
le point de vue ou la ligne d'action du département d’État des États-Unis.
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