La faim : face aux réalitésBob Bell, David Kauck, Marianne Leach et Priya Sampath | ||||||||||
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La faim se présente sous différentes formes, mais elles peuvent toutes avoir des conséquences mortelles et infliger des souffrances inutiles, principalement dans les pays en développement. Plus de 850 millions de personnes connaissent la faim, bien que le monde produise une quantité suffisante d'aliments pour nourrir tous ses habitants. L'aide alimentaire est utile dans les situations d'urgence, mais il faut, dans le long terme, appliquer des solutions durables en vue de la réalisation de l'objectif international d'une réduction de moitié du nombre de personnes qui souffrent de la faim. CARE est une grande organisation humanitaire vouée à la lutte contre la pauvreté dans le monde. Bob Bell est le directeur de l'Équipe de coordination des ressources alimentaires de l'organisation; David Kauck est conseiller technique principal pour les programmes; Marianne Leach est la directrice de l'Équipe des relations avec les gouvernements et Priya Sampath est analyste principale des politiques. L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) estime à plus de 850 millions le nombre de personnes qui souffrent aujourd'hui de la faim de par le monde, plus de 820 millions d'entre elles vivant dans le monde en développement. Dans les années 1980, CNN nous a apporté des images de millions d'enfants et d'adultes affamés en Éthiopie, montrant ainsi au monde occidental le visage de la faim dans les pays en développement. L'aide et l'assistance technique ont immédiatement afflué dans le pays. Depuis, cependant, nous nous sommes quelque peu accoutumés au phénomène, chaque année nous apportant des images à présent trop familières de famines, d'inondations et autres catastrophes, ou encore de pauvreté abjecte.
Qu'il y ait aujourd'hui près d'un milliard d'affamés dans le monde, malgré l'essor de la productivité agricole, peut sembler inimaginable. Reconnaissant l'immensité du problème, le Sommet mondial de l'alimentation de 1996 s'est fixé pour but de réduire de moitié le nombre d'habitants de la planète qui souffrent de la faim d'ici 2015, but qui a été réaffirmé ultérieurement dans le premier objectif du Millénaire pour le développement. Mais nous arrivons à mi-parcours de la période qui s'achèvera en 2015, il devient clair que cet objectif ne sera pas atteint : le nombre de personnes sous-alimentées est en effet passé de 798 millions en 2000 à environ 852 millions aujourd'hui. Qu'est-ce que la faim ? La faim est un phénomène lié à l'insécurité alimentaire. La sécurité alimentaire, pour reprendre la définition du Plan d'action du Sommet mondial de l'alimentation, « existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active ». La faim est le résultat de l'insécurité alimentaire prolongée des ménages et des individus. La faim fait obstacle au bon fonctionnement et au développement de l'organisme humain et contribue au fardeau mondial de la maladie en réduisant considérablement la capacité de l'organisme à résister aux infections. Dans les cas extrêmes, la faim prolongée aboutit à la mort par inanition ou des suites d'une maladie infectieuse. La faim a pour effet d'affaiblir les personnes. La faim chronique limite l'aptitude de l'organisme à faire usage de l'énergie absorbée, les personnes sous-alimentées éprouvent des difficultés à se livrer à diverses activités, à faire des études, à trouver du travail et à être productives. Les employeurs et les enseignants peuvent considérer de telles personnes comme lentes ou paresseuses alors qu'en fait, elles souffrent de léthargie, réaction de l'organisme à un manque prolongé d'aliments et d'apport calorique. La faim enferme ainsi les individus et les ménages dans un cercle vicieux de mauvaise santé et de capacité réduite à apprendre et à travailler, laquelle est elle-même cause d'une expansion de la pauvreté et de décès. Ces effets néfastes s'étendent aux communautés et à l'ensemble de l'économie. Lorsqu'elle se généralise, la faim porte atteinte au potentiel de développement des nations. Inversement, l'amélioration de la nutrition a des effets positifs directs sur la croissance économique, du fait de l'augmentation de la productivité de la main-d'œuvre. Une étude d'une durée de 30 ans menée par la FAO dans les pays en développement a permis de conclure que si les pays à taux de sous-alimentation élevé avaient accru la ration alimentaire de leurs habitants pour la porter à un niveau adéquat, leur production économique, mesurée d'après le produit intérieur brut (PIB) aurait augmenté de 45 %. Selon un groupe de travail de l'ONU, les pertes de productivité de la main-d'œuvre dues à la faim peuvent se traduire par des réductions de 6 à 10 % du PIB par habitant. Pourquoi la faim persiste-t-elle ? Le problème de la faim est particulièrement complexe et sa résolution exige une bonne compréhension de ses causes premières, au-delà des idées reçues et des mythes. Mythe no 1- Les gens ont faim parce que la production alimentaire est insuffisante; c'est une question d'offre et d'approvisionnement.
Réalité - À ce jour, la production alimentaire mondiale a progressé au même rythme que la croissance démographique, contrairement aux scénarios catastrophiques du malthusianisme qui prévoyaient une augmentation de la population dépassant la quantité de vivres disponibles. Mais par ailleurs, de nombreuses régions du globe sont dans l'incapacité de répondre régulièrement aux besoins alimentaires de leurs habitants par la seule production locale. Les pénuries saisonnières et les mauvaises récoltes périodiques sont des phénomènes communs et ne sont pas nécessairement des motifs d'alarme. En cas de mauvaise récolte dans une région qui possède des marchés substantiels et bien organisés, les produits provenant de stocks ou d'autres régions possédant un surplus alimentaire affluent généralement sur les marchés du fait de la hausse des prix, ce qui atténue le déficit vivrier local. Ce n'est qu'en présence de marchés insuffisamment développés ou fonctionnant mal que les problèmes persistants de disponibilités alimentaires sont susceptibles de se poser.
Au cours des 150 dernières années, les famines dues aux pénuries alimentaires persistantes ont cessé d'être des phénomènes fréquents dans de nombreuses régions du globe. Les raisons en sont, en grande partie, les améliorations de l'infrastructure des transports, l'expansion des marchés et la croissance régulière des échanges commerciaux intérieurs et internationaux. Néanmoins, à certaines époques et en certains lieux, la disponibilité alimentaire peut être gravement problématique. Il y a des régions du monde, notamment plusieurs vastes zones isolées de l'intérieur du continent africain, où les obstacles au commerce sont encore si grands que les hausses de prix ne déclenchent pas d'influx suffisants de biens là où ils sont nécessaires. Dans ces régions, le risque de mauvaise récolte débouchant sur une famine peut être très réel. Il n'est pas rare que la faim sévisse dans des lieux où il y a un surplus alimentaire mais où certains groupes socioéconomiques connaissent cependant de gravissimes difficultés. L'expression « accès à la nourriture » fait référence à la capacité des ménages, considérés individuellement, de se procurer des aliments en quantité suffisante pour satisfaire à leurs besoins essentiels. Les ménages se procurent leurs aliments par une combinaison de divers moyens, production, achat, ou transferts sociaux non commerciaux (auprès de leur famille, de leurs amis ou par une forme ou une autre d'aide sociale). Les ménages pauvres font face à la faim lorsque leur production alimentaire, leurs économies, leurs revenus et leurs droits acquis sont insuffisants pour répondre à leurs besoins alimentaires. Parmi les circonstances susceptibles de contribuer à aggraver les problèmes d'accès à l'alimentation figurent :
Les analyses portant sur l'accès à l'alimentation se concentrent sur la capacité de production et le pouvoir d'achat des ménages pauvres. Elles mettent également en évidence le rapport entre l'évolution de l'inégalité des revenus et la répartition de la faim. Un autre paramètre fondamental du phénomène de la faim est l'utilisation biologique des aliments. Il s'agit de savoir si les aliments consommés apportent une énergie et des nutriments suffisants, si l'individu ou le groupe considérés ont accès à l'eau potable, si des mesures d'hygiène appropriées sont prises pour prévenir les maladies et permettre à l'organisme d'absorber l'énergie et les nutriments contenus dans les aliments et, également, quelles sont les connaissances, les attitudes et les pratiques des gens qui consomment les aliments. Certains membres de la famille ne reçoivent pas une part suffisante des ressources du ménage en raison de leur sexe, de leur âge ou d'autres facteurs d'origine culturelle, ce qui a pour effet d'accroître la faim pour eux. Enfin, la vulnérabilité joue aussi un rôle, étant entendu par là le degré de probabilité de remise en question de la sécurité alimentaire du ménage par une catastrophe majeure ou par les effets cumulatifs d'une série de petits chocs infligés aux moyens d'existence du ménage. Le niveau de vulnérabilité dépend de la probabilité de ces événements et de l'aptitude du ménage à y faire face, de sa résistance et de sa capacité d'adaptation. Les ménages doivent être en mesure de s'adapter aux catastrophes et de s'en remettre pour conserver leur sécurité alimentaire.
Mythe no 2 - Les gens qui ont faim ont besoin de vivres; la réponse au problème est donc l'aide alimentaire. Réalité - L'aide alimentaire ne constitue ni une solution universelle ni une solution à long terme. Depuis plus de 50 ans, le peuple américain répond généreusement aux besoins des personnes qui souffrent de la faim de par le monde, principalement par l'intermédiaire de la Loi publique 480 dite « Vivres pour la paix ». Le programme mis en œuvre au titre de cette loi fournit une aide alimentaire en tant que principale source d'assistance pour répondre aux crises alimentaires en situation d'urgence ainsi que pour lutter contre la faim chronique. Ce programme, sous sa forme actuelle, a incontestablement sauvé des millions de vies. Toutefois, l'augmentation du nombre de personnes sous-alimentées nous indique que la fourniture d'aide alimentaire à elle seule ne suffit pas à résoudre le problème de la faim dans le monde. CARE est associé de longue date aux programmes de distribution alimentaire et il est fier, à juste titre, de venir en aide aux populations pauvres, vulnérables et touchées par les crises dans le monde entier au moyen de tels programmes. Mais les politiques et les programmes actuels ont leurs défauts. En premier lieu, la plupart des années, de 70 à 75 % de l'aide alimentaire américaine servent à atténuer la faim transitoire résultant de situations d'urgence et de crises humanitaires. Bien que l'aide alimentaire d'urgence soit d'une importance vitale en temps de crise, elle ne remédie pas aux causes profondes de la faim chronique ni ne réduit la probabilité d'urgences futures. En second lieu, les interventions visant la faim chronique, par opposition aux urgences, doivent consister en une aide soutenue, à long terme, qu'il est difficile d'apporter au titre des politiques et programmes actuels. Les programmes actuels visent des objectifs multiples et sont de relativement brève durée; en conséquence, ils ne permettent souvent pas de faire usage de certaines des méthodes les plus appropriées et les plus efficaces, ni d'atteindre ceux et celles qui ont le plus besoin d'aide. C'est ainsi, par exemple, que les programmes agricoles visant à accroître la productivité et les revenus ruraux ne parviennent souvent pas aux ménages les plus vulnérables, qui sont généralement les petits propriétaires ou les travailleurs journaliers. De plus, la plupart des interventions sont fragmentées et entreprises isolément par divers organismes, dont chacun a différentes sources de financement, différents calendriers et différentes exigences en matière de comptes rendus. Une telle fragmentation diminue l'efficacité globale de ces programmes.
Nouveaux défis et perspectives Malgré la suffisance actuelle des ressources alimentaires mondiales, on assiste à l'émergence de défis qu'il faut relever pour maintenir ces ressources à des niveaux suffisants. Certains experts sont d'avis que la Révolution verte, avec son recours aux intrants technologiques et chimiques, a eu pour résultats d'accroître l'érosion des sols et de polluer l'eau souterraine et de surface, et qu'elle a causé de graves problèmes dans les domaines de la santé publique et de l'environnement, ce qui suscite des doutes sur la durabilité de la révolution. En outre, plusieurs pays en développement ressentent déjà les effets des changements climatiques, changements qui ont des répercussions météorologiques, réduisant les précipitations, modifiant le débit des cours d'eau et intensifiant la désertification. Tous ces facteurs sont appelés à affecter considérablement la production alimentaire. Parallèlement, la demande croissante de cultures vivrières en vue de la production de biocarburants fait également, selon les prévisions, peser des menaces sur la sécurité en entraînant une hausse des prix des céréales, ce qui a pour effet de réduire le pouvoir d'achat des ménages pauvres. Si les prévisions relatives aux changements climatiques et à l'augmentation de la production agricole destinée aux biocarburants se réalisent, on assistera selon toute vraisemblance à une augmentation considérable de l'incidence de la faim chronique. De meilleures méthodes CARE considère qu'il est temps de repenser les méthodes habituelles de lutte contre la faim de manière à traiter complètement et efficacement le problème de la faim chronique. La réduction de la faim chronique exigera des programmes qui ciblent les populations très pauvres et très vulnérables et qui fournissent des soutiens avant que les urgences ne se déclarent. Ces programmes devront appliquer des méthodes qui prennent en compte les besoins fondamentaux des personnes qui souffrent de la faim, mais qui traitent également les causes sous-jacentes sociales, économiques, environnementales et politiques de la faim. S'attaquer aux causes de la faim exige un effort massif et soutenu qui dépasse les capacités d'un pays ou d'un bailleur de fonds, quels qu'ils soient, agissant seuls. Les organismes donateurs doivent coordonner leurs interventions et appuyer les autorités nationales pour mettre en place et doter en ressources adéquates des politiques, des stratégies et des plans nationaux, plutôt que de mettre en œuvre des projets indépendants. Il faut donc apporter des changements aux programmes du gouvernement des États-Unis et modifier leur orientation actuelle. Il s'agit de mettre en place des stratégies pluriannuelles intégrées, dotées de ressources appropriées et n'étant pas soumises aux limitations des affectations de crédits annuelles. Traiter la problématique de la faim dans toute sa complexité exige que l'on dispose de ressources assurées et à long terme. Et surtout, les praticiens doivent avoir une latitude de programmation suffisante pour pouvoir choisir la meilleure méthode dans une situation donnée. Ceci implique qu'ils aient la liberté de s'attaquer aux causes sous-jacentes de la faim. Pour ce faire, les programmes devront investir dans l'éducation, dans la santé, dans le soutien des moyens d'existence et dans la protection des biens. Cela implique aussi que les programmes, selon qu'il sera approprié et qu'il aura été déterminé sur la base d'analyses solides, devront faire usage de ressources telles que l'aide alimentaire extérieure, les aliments obtenus sur le plan local ou régional, et les possibilités de transferts de fonds (allocations, coupons alimentaires, et programmes du type argent-contre-travail) en tant que composantes d'une intervention de portée plus large. Ces éléments doivent être intégrés dans le cadre général d'un plan visant à réduire progressivement et régulièrement le nombre de gens vivant en situation de crise ou de risque élevé, et d'augmenter le nombre de ceux qui ont un accès durable et assuré à la nourriture pour satisfaire à leurs besoins nutritionnels. Ce n'est qu'alors que nous pourrons entreprendre la longue marche qui nous mènera à l'élimination de la faim et de ses causes pour nous assurer qu'aucun enfant n'aille se coucher le soir le ventre vide. Les opinions exprimées dans le présent article ne coïncident pas nécessairement avec les vues ou les politiques du gouvernement des États-Unis. |
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