March 2000

« Tout le monde à l'œuvre, toujours à l'œuvre »
Charlene Porter

La ville de Chattanooga, dans le Tennessee, a attiré l'attention internationale par ses initiatives en faveur de l'environnement, où la participation des citadins et des entreprises s'est avérée cruciale.

En fin de journée, une foule s'assemble dans le gymnase d'une école de la ville de Chattanooga, dans le Tennessee, nichée aux pieds des Cumberland dans les Appalaches. Des centaines de personnes viennent assister à la dernière des quatre réunions qui ont été organisées pour donner aux habitants du quartier d'Alton Park l'occasion d'échanger des idées sur les moyens de revitaliser leur habitat.

Alton Park a besoin d'un sérieux coup de pouce. L'école où se tient la réunion est située dans un quartier dominé par de vétustes H.L.M. à l'aspect lugubre. La région elle-même est notoire pour ses entreprises condamnées, ses industries abandonnées, ses décharges de déchets toxiques. La rivière qui la borde, la Chattanooga Creek, passe pour être l'un des cours d'eau les plus pollués du sud des États-Unis.

Un consultant décrit le quartier tel que ses habitants se plaisent à l'imaginer : de nouveaux logements, des entreprises, des restaurants, un parc aménagé le long de la rivière et qui serait relié à un réseau de « pistes vertes » serpentant la ville, rattaché à l'itinéraire de douze kilomètres qu'empruntent les amateurs de la nature friands de randonnées le long des méandres de la rivière à travers les montagnes boisées.

Le projet semble ambitieux, voire irréalisable, pour un quartier rongé par la pauvreté et le désespoir. Mais Chattanooga est une ville qui a appris à tirer parti des bonnes occasions qui se présentent, une ville qui s'est déjà montrée capable de métamorphoser une zone industrielle désolée le long de la rivière en un lieu public d'une telle élégance et d'une telle innovation que des visiteurs du monde entier s'y pressent pour admirer l'ampleur de son renouvellement urbain. Au vu de la transformation qu'a subie Chattanooga au cours des trente dernières années, la revitalisation d'un quartier comme Alton Park semble un pari possible à tenir.

Historique

En 1969, le gouvernement fédéral effectua une enquête nationale sur la qualité de l'air aux États-Unis : Chattanooga eut le triste honneur de se placer au premier rang des villes les plus polluées du pays. La teneur de l'atmosphère en particules était trois fois supérieure aux normes fédérales. Les habitants n'ont pas oublié qu'à l'époque les conducteurs automobiles roulaient les phares allumés en plein jour et que les hommes d'affaires changeaient de chemise en milieu de journée, après avoir été exposés à la suie de l'air dans la matinée.

« On ne pouvait pas discerner Lookout Mountain (600 mètres d'altitude) à 400 mètres », se souvient M. Bobby Davenport, homme d'affaires devenu écologiste et dont la famille est implantée dans la ville depuis les années 1860. « On avait la réputation de vivre dans un milieu effroyable, victime de la pollution de l'air et de l'eau, et sans vision d'avenir. »

« Les gens se sentaient gênés », se rappelle Mme Elizabeth Bryant, directrice chargée du développement pour la Tennessee River Gorge Trust. Piqués dans leur amour-propre, les habitants commencèrent à se mobiliser au nom de l'amélioration de l'environnement.

M. Robert Colby est directeur de l'office de lutte contre la pollution de l'air dans les comtés de Chattanooga et d'Hamilton, le principal organisme de réglementation de la région compétent en la matière. Lorsque l'insalubrité de l'air fit la une des journaux dans tout le pays, les habitants ne tardèrent pas à fédérer leur énergie pour combattre le problème. « La collectivité a resserré les rangs. Les associations civiques, l'administration locale, le corps médical et les milieux de l'industrie ont décidé d'unir leurs efforts et de passer à l'action. »

De nouvelles normes de qualité de l'air furent adoptées, de nouvelles techniques de surveillance instituées. Les plus grandes industries donnèrent l'exemple en réduisant leurs émissions. En l'espace de quelques années seulement, leurs efforts se révélèrent payants, et Chattanooga revint dans le point de mire de la presse nationale, cette fois pour s'être distinguée dans la lutte contre la pollution aérienne.

Mais d'autres forces étaient également à l'œuvre. Cette ville du Sud, de taille moyenne, était assaillie par un grand nombre de problèmes qui étaient la bête noire des agglomérations américaines, d'un bout du pays à l'autre, au cours des années 1970 et 1980. Les industries lourdes connurent des jours difficiles. Contraintes de mettre la clé sous la porte, un certain nombre d'usines laissèrent derrière elles des sites pollués. L'exode des citadins vers la banlieue contribua à dépeupler le centre-ville.

Cette évolution s'accompagna d'une nouvelle prise de conscience parmi la population, explique M. Davenport. « Pour créer un lieu qui soit capable d'attirer de nouvelles activités, de nouveaux emplois, une nouvelle richesse, il fallait refaire Chattanooga. »

Tout au long des années 1980, on vit les habitants intervenir dans la remise à neuf de leur ville, phénomène rare s'il en est dans une métropole où les rênes du pouvoir étaient entre les mains d'un petit groupe de gens. Les élus locaux commencèrent à faire participer le public à la prise des décisions. Au lieu de se tourner vers des consultants et des experts pour solliciter des idées nouvelles, les responsables de Chattanooga sondèrent l'opinion publique à la recherche des moyens de refaire la ville, de créer une nouvelle vision d'avenir.

« Ce sont les habitants qui se sont remué les méninges », explique un conseiller municipal, M. David Crockett, qui commença à participer à la transformation de la ville à titre de bénévole militant avant d'occuper un poste électif à partir de 1990. Ce sont des contacts avec le public qu'ont jailli les idées qui allaient servir de point de départ aux projets dont on s'accorde aujourd'hui à reconnaître qu'ils forment la clé de voûte de la renaissance de Chattanooga : un aquarium au bord de l'eau, une salle de cinéma à écran géant, une promenade (la Riverwalk) le long de la rivière, un pont piétonnier qui enjambe le fleuve Tennessee.

« Si ce que nous avons fait plaît tellement, c'est en partie parce que beaucoup de gens ont mis la main à la pâte », affirme M. Davenport. « C'est une façon de procéder qui rompait vraiment avec la tradition. »

Pratiquement toutes les villes des États-Unis se heurtent aux mêmes problèmes urbains depuis les trente dernières années et elles s'efforcent bon an, mal an d'y apporter des solutions. Ce qui différencie l'action de Chattanooga, c'est l'attention qui a été portée à la préservation de l'environnement et la place fondamentale de l'écologie tant dans la renaissance de la ville que dans ses perspectives d'avenir.

Connexions

M. Crockett, le conseiller municipal, emmène un visiteur dans l'un des parcs qui ont été aménagés le long de la rivière et il lui montre les hérons bleus qui honorent de nouveau le paysage de leur présence depuis que l'environnement a été assaini. Il salue les passants qu'il croisent - les amateurs de course à pied, les promeneurs, les cyclistes, les pêcheurs - des gens de toutes les races et issus des milieux socio-économiques les plus divers, qui forment la moëlle épinière d'une région métropolitaine forte d'environ 450.000 habitants.

« Il n'y a eu rien de mieux que la Riverwalk pour rassembler la population », dit le conseiller municipal. Cette base de loisirs a le mérite non seulement d'avoir mis en contact des gens qui n'auraient autrement aucune occasion de se rencontrer, mais aussi de les avoir amenés à renouer avec le fleuve, à prendre conscience de leur responsabilité personnelle vis-à-vis de leur ville, comme le leur rappelle le slogan « Tout le monde à l'œuvre, toujours à l'œuvre ».

Descendant du légendaire Davy Crockett, le conseiller municipal déplore que les citadins soient devenus si détachés du monde naturel. Ils croient que l'eau vient directement du robinet de la cuisine et ils ne se rendent pas compte des liens qui existent entre leur vie, leur bien-être, et les sources naturelles d'approvisionnement en eau. La Riverwalk a rétabli cette connexion, affirme M. Crockett, qui explique ainsi la sensibilisation accrue à la nécessité de préserver la qualité de l'eau et l'environnement en général.

« Tisser des liens, voilà ce qui compte », ajoute le conseiller municipal, convaincu que toute innovation doit refléter l'importance prioritaire que mérite cette considération. « C'est précisément l'objectif des pistes vertes. »

Longue d'une douzaine de kilomètres, la Riverwalk correspondra à un circuit de trente-cinq kilomètres lorsque les travaux prévus d'expansion auront été effectués. Ceux-ci s'inscrivent dans le cadre général de la préservation des espaces verts et de l'aménagement de parcs dans toute la métropole, lesquels seront reliés entre eux par un réseau de pistes vertes qui serviront non seulement de bases de loisirs, mais aussi de pistes cyclables pour les gens désireux de se rendre au travail en laissant leur voiture au garage.

Greenway Park s'étend sur deux cents hectares et abrite une ferme à l'intérieur même de la ville, que la municipalité met à la disposition du public. Un petit cours d'eau, que le calcaire naturellement présent dans le sol teinte de bleu, serpente à travers les arbres qui forment une arche au-dessus de lui ; sur une rive, la pelouse s'étend à perte de vue jusqu'au pied d'une colline boisée. Balayant la scène de son bras, M. Crockett insiste sur l'importance fondamentale des espaces verts, convaincu que la municipalité n'a pas entrepris de projets plus méritoires : « Des choses comme ça, ça ne se construit pas », dit-il.

« Ce que j'ai trouvé de fascinant dans ce concept des pistes vertes, c'est le moyen de connecter toutes les initiatives privées et publiques, de la périphérie au centre », déclare pour sa part M. Davenport, directeur d'une association sans but lucratif - la Trust for Private Land - qui a pour mission d'acquérir et de préserver les espaces verts pour les mettre à la disposition du public.

De fait, un certain nombre d'organisations privées ont résolument appuyé l'action des élus locaux en faveur des espaces verts. « Ces dix dernières années, explique M. Davenport, les gens ont été nombreux à manifester leur soutien à ce genre d'endroits, qu'ils estiment dignes de notre affection et indispensables à préserver. »

La Tennessee River Gorge Trust est un autre organisme privé qui s'emploie, lui, à protéger un canyon unique aux limites de la ville. Depuis sa fondation en 1986, il assure la protection de plus de la moitié des dix mille hectares qu'occupe la gorge. À l'image de nombre des démarches qui ont contribué à la revitalisation de Chattanooga, la création de la River Gorge Trust s'est faite de façon ponctuelle, par des habitants épris de leur région et mus par un sentiment de responsabilité vis-à-vis de leur collectivité. « Nous n'avions pas besoin que le gouvernement nous dise comment nous étions censés nous y prendre. Nous avons agi de nous-mêmes, de manière relativement amorphe et sans grand souci d'organisation. »

Une question de partenariat

Le secteur privé et le secteur public - c'est-à-dire les milieux d'affaires et l'administration locale - ont forgé des partenariats particulièrement fructueux tout au long de la renaissance de Chattanooga. De l'avis d'un grand nombre de personnes qui ont joué un rôle moteur au fil des ans dans la revitalisation de la ville, la clé de la réussite de leurs efforts réside dans ces arrangements.

« Une catalyse se produit (...) Les élus locaux se font les partenaires du secteur privé », déclare M. Stroud Watson, directeur du Riverfront/Downtown Planning and Design Center. Il évoque les progrès enregistrés dans un bureau qui fourmille de modèles, de dessins et de photographies de la ville retraçant les diverses étapes de cette métamorphose urbaine.

Le Design Center lui-même témoigne de l'importance des partenariats à Chattanooga. Il sert de banque de données en vue de la planification et de la conception de projets d'urbanisme, que ceux-ci soient d'initiative privée ou proposés par les élus locaux. Son existence même est le fruit de la coopération et d'un arrangement financier entre l'organisme de planification régionale, l'université du Tennessee et une fondation privée.

Le partenariat le plus réussi est peut-être celui qui a propulsé Chattanooga sur le devant de la scène internationale dans le domaine de l'usage et de la fabrication de véhicules électriques hybrides. Des autobus électriques, qui font partie du système CARTA - la régie des transports à Chattanooga et dans la région - assurent des liaisons au centre-ville.

Ces bus sont fabriqués par une société locale, l'AVS (Advanced Vehicle Services), qui a été expressément fondée pour répondre à la demande de moyens de transport non polluants et utilisables dans le centre-ville qu'avait formulée CARTA. L'AVS, CARTA et d'autres groupes qui s'intéressent à la technologie des véhicules électriques joignent leurs efforts dans ce qu'ils appellent un « laboratoire vivant » - les rues de la ville que parcourent jour après jour ces véhicules d'une nouvelle génération. La performance de ces autobus est suivie de très près, et l'AVS n'hésite pas à modifier ses procédés de fabrication en fonction des informations qu'elle recueille.

« On fabrique l'autobus, on déclenche des pannes, on les répare et on recommence », dit M. Rick Hitchcock, le président de l'AVS, qui se félicite de ce que la CARTA soit disposée à accepter le principe de l'évolution constante de son parc de véhicules et à collaborer avec une société privée dans un domaine de technologie de pointe.

L'AVS a construit à peine plus de cent dix autobus électriques hybrides depuis qu'elle s'est lancée dans cette entreprise, voilà maintenant sept ans. Selon les estimations locales, environ un million de passengers par an délaissent leur voiture personnelle pour emprunter ces moyens de transport, ce qui permet de tenir la pollution aérienne en échec et de soulager la circulation en ville. Leur constructeur est en train de créer un marché pour ces autobus en dehors de Chattanooga, et on commence à les voir sillonner les rues d'un certain nombre de villes soucieuses de réduire la pollution aérienne, dont Los Angeles (Californie), Tempe (Arizona) et Miami et Tampa (Floride).

Mais les bus électriques hybrides qui font la navette du matin au soir le long de la plus grande artère du centre-ville contribuent à un autre titre à faire de Chattanooga l'une des villes les plus vertes des États-Unis. « Ce programme de bus électriques constitue l'élément le plus visible et le plus réussi de tout l'éventail des options à caractère durable », fait observer M. Hitchcock. Maintenant que les autobus propres font partie du paysage quotidien de Chattanooga, les habitants de la ville sont de plus en plus sensibles aux concepts plus vastes de la préservation de l'environnement et de la mise en place d'un cadre de vie durable.

« Nous ne transportons pas que les écologistes confirmés (...) Nous transportons tout le monde. Et tous les passagers sont fiers de participer à un système unique de transport », se félicitait M. Hitchcock lors d'un entretien à l'usine d'AVS.

L'avenir

Aujourd'hui président d'une entreprise à la pointe du progrès, M. Hitchcock est d'abord intervenu dans l'administration de la collectivité à titre de bénévole militant, puis de membre du conseil d'administration de CARTA. Voilà vingt ans maintenant que la ville suit une politique diversifiée pour faire changer les choses à Chattanooga, et les stratégies poursuivies à cette fin ne peuvent qu'influencer son avenir. « Ce qui joue en notre faveur, c'est que nous n'hésitons pas à courir plusieurs lièvres à la fois. De tous les projets que nous mettons en route, disons que onze vont se révéler payants, quatre vont être mis temporairement sur une voie de garage et cinq tourneront au fiasco. Au bout du compte, le résultat net sera positif. »

L'élargissement du réseau de pistes vertes, la mise en valeur du bord de la rivière et la poursuite des projets de rénovation urbaine sont des priorités constantes pour la ville. Le projet le plus ambitieux auquel s'attaquent actuellement les responsables vise à revitaliser le quartier commercial du centre-ville aussi bien qu'à faire de Chattanooga un modèle d'innovation en matière de conception et de technologie relatives à l'environnement.

Au volant de sa voiture, M. Crockett passe devant les terrains vagues et les entrepôts abandonnés du quartier dit Southside et il décrit la ville telle qu'il se l'imagine dans un avenir plus ou moins proche. Il se représente clairement toutes sortes d'immeubles nouvellement construits, dont un palais des congrès, et il voit Chattanooga à la pointe du progrès dans le secteur du bâtiment, de l'énergie et des transports.

Pour faire construire ces immeubles, la ville insistera sur le recours aux techniques les plus modernes : recyclage de l'eau, production d'énergie, création de bâtiments pratiquement auto-suffisants, aucun de ces objectifs n'est négligé dans les plans actuellement en cours. Les élus locaux ont pour ambition de faire de la région un centre international pour la tenue de conférences et de réunions sur l'environnement et la durabilité du développement économique.

Pour le moment, le terme de « laboratoire vivant » ne s'applique qu'à l'expérience tentée avec les bus électriques hybrides. Mais M. Crockett envisage déjà le jour où la ville tout entière fera partie de ce laboratoire. « Nous voulons être à la pointe du progrès dans le domaine de la durabilité », conclut le conseiller municipal.

Mme Charlene Porter est spécialiste des questions mondiales au bureau des programmes d'information internationale du département d'État des États-Unis.

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