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Chaque goutte est précieuse : pour une utilisation optimale de l'eau |
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Mme Postel déclare que la pénurie d'eau qui menace de nombreuses régions du globe risque de provoquer de l'instabilité dans certains pays et des conflits internationaux. Elle écrit actuellement un livre qui sera publié dans le courant de l'année et qui aura pour titre : Pillar of Sand : Can the Irrigation Miracle Last ? (Pilier de sable : le miracle de l'irrigation pourra-t-il durer ?) Question - Comment la diminution des ressources en eau menace-t-elle la stabilité sociale et politique ? Mme Postel - Certains indicateurs de base des problèmes d'approvisionnement en eau et questions connexes, notamment les indicateurs physiques et numériques basés sur la population et sur la disponibilité de l'eau, montrent que l'on va avoir du mal à répondre à la demande générale d'eau qui s'annonce. Si la pénurie d'eau entraîne une augmentation des prix de l'alimentation, par exemple, nous savons que cela causera de l'instabilité sur le plan social. Nous avons constaté ce phénomène ces dernières années dans un certain nombre de pays. Lorsque des gouvernements, pour une raison quelconque, se sont vus contraints de supprimer les subventions aux producteurs de produits alimentaires, des émeutes ont éclaté dans les rues de plusieurs pays. Chaque fois que le prix de l'alimentation augmente dans un pays pauvre, le risque d'instabilité sociale surgit. Cela s'est produit dans des pays comme l'Indonésie et la Jordanie ainsi qu'en Inde, où des troubles ont éclaté cette année, simplement à cause de la hausse du prix des oignons. Un autre signe manifeste d'instabilité politique est lié à l'augmentation de la demande dans des bassins fluviaux où l'eau est rare, quand plusieurs pays se partagent cette eau. Des conflits risquent d'éclater à propos de l'eau dans un certain nombre de points chauds du globe où la population continue à augmenter rapidement et où il n'existe pas de traité qui fixerait les modalités de partage de l'eau entre pays riverains. Le bassin du Jourdain, ceux du Nil, du Tigre et de l'Euphrate, les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria qui alimentent la mer d'Aral, en Asie centrale, sont des zones où la demande d'eau s'accroît. Si on fait le total de la demande estimée d'eau de rivière dans chacune de ces zones, on s'aperçoit qu'elle dépasse généralement la quantité d'eau disponible. Ainsi, dans le bassin du Nil, il est absolument impossible à l'Ethiopie, au Soudan et à l'Égypte d'atteindre tous leurs objectifs en matière d'irrigation ; il n'y a tout simplement pas assez d'eau pour cela. Et il n'existe jusqu'à présent aucun accord prévoyant le partage de l'eau, aucun traité intéressant tous les pays en question et définissant la façon dont devrait s'opérer ce partage. Comme on prévoit une augmentation de 40 à 70 pour cent de la population dans chacun de ces bassins fluviaux au cours des trente prochaines années, ces pays vont se disputer de façon croissante des ressources en eau limitées. Question - Sur cette toile de fond d'instabilité en puissance, examinons certaines des solutions que vous avez étudiées pour économiser l'eau et améliorer son utilisation. Dans l'un de vos articles sur cette question, vous écrivez que certains pays arabes transforment en eau leur richesse en pétrole. Quels problèmes inhérents entraîne, à long terme, le dessalement ? Mme Postel - C'est son coût. Le dessalement est une technique à forte intensité d'énergie. Il faut énormément d'énergie pour dessaler l'eau de mer. C'est une source coûteuse d'approvisionnement. Cette technique est donc utilisée dans les régions où l'énergie est facilement disponible et relativement peu coûteuse. C'est pourquoi j'ai fait cette remarque à propos de la transformation du pétrole en eau, car il y a peu d'autres endroits au monde qui peuvent se permettre de le faire. Environ la moitié de la capacité de dessalement se trouve dans la région du golfe Persique. À l'heure actuelle, moins de 0,2 pour cent de l'eau utilisée dans le monde provient du dessalement, c'est donc une proportion très faible. Cette part augmentera quand les coûts baisseront et que les pénuries d'eau s'aggraveront. L'amélioration des techniques de dessalement, alliée à l'augmentation du coût de l'eau, m'incite à penser que nous allons assister à davantage de dessalement, mais je continue à croire que, dans un avenir prévisible, ce sera une source relativement peu importante d'eau du fait que cette technique restera trop coûteuse. Utiliser de l'eau de mer dessalée pour l'irrigation est impensable. Cela dépasserait de beaucoup les moyens des agriculteurs. Et l'agriculture est évidemment, et de loin, le plus gros utilisateur d'eau. Je considère donc le dessalement comme un dernier recours pour l'approvisionnement en eau potable et non pas comme une technique qui nous permettrait de remédier au grave problème d'approvisionnement en eau. Question - Tournons-nous maintenant vers la conservation de l'eau dans les zones urbaines. La situation varie manifestement selon les pays, en matière d'approvisionnement en eau, mais quelles sont, d'après vous, les techniques les plus efficaces qui se profilent à l'horizon pour tenter d'encourager l'économie de l'eau et son utilisation plus efficace dans les zones urbaines ? Mme Postel - C'est un gros problème. La plupart des agglomérations urbaines des pays en voie de développement ont de 10 à 20 millions d'habitants. Mexico en compte 15 millions. Et il est très difficile de mettre en place l'infrastructure qui permettrait d'approvisionner en eau une telle concentration urbaine. Il y est également difficile de récupérer les eaux usées de tous les ménages, puis de les traiter et de les déverser de nouveau dans l'environnement L'infrastructure des systèmes d'adduction d'eau de ces grandes villes pose de grands problèmes qui n'ont pas encore été résolus. C'est en particulier le cas dans les mégalopoles à croissance rapide. Tant de gens sont concentrés dans une zone qu'il est très difficile de trouver suffisamment d'eau à une distance raisonnable de ces villes pour les ravitailler. C'est une partie du problème. L'autre partie est le fait que, contrairement à l'agriculture qui n'a pas besoin d'eau de qualité supérieure pour l'irrigation, l'eau des villes doit être potable, donc traitée et les eaux usées doivent être récupérées, ce qui nécessite des usines de traitement, des canalisations et toutes sortes d'installations coûteuses. Si bien que faire face à la croissance démographique à laquelle nous assistons dans ces villes est une véritable gageure. Quelque 2,5 milliards de personnes vivent actuellement dans des zones urbaines. Et leur nombre devrait doubler d'ici à 2025 et passer à 5 milliards. Cela pose des problèmes considérables. Un grand nombre de mégalopoles ont du mal à assurer leur alimentation en eau potable et à traiter les eaux usées. Si on observe ce qui se passe dans la plupart d'entre elles, on constate qu'elles ne traitent pas plus de dix pour cent, vingt pour cent au mieux, de leurs eaux usées. La majeure partie de ces eaux est déversée dans l'environnement sans avoir été traitée. Les cours d'eau qui traversent ces zones sont très pollués. La qualité de l'eau se détériore du fait de la contamination industrielle et municipale. Le problème est double : d'une part on a des difficultés d'approvisionnement en eau et d'autre part on pollue une partie des ressources disponibles, les rendant ainsi inutilisables. Les difficultés liées à la qualité et à la quantité de l'eau disponible vont de pair dans ces zones. Pour moi, le vrai drame tient au fait que, dans le secteur urbain, les gens les plus démunis sont totalement perdants parce qu'ils n'ont pas accès à l'eau courante. Les habitants les plus pauvres des villes des pays en voie de développement doivent souvent consacrer une partie importante de leur revenu à l'achat d'eau potable parce qu'ils n'ont pas accès au réseau de distribution d'eau. Ce sont les gens qui vivent dans les bidonvilles situés à la périphérie des grandes villes. Certains d'entre eux dépensent jusqu'au quart de leur revenu pour acheter de l'eau à des vendeurs qui l'amènent en ville par camion deux fois par semaine. Il y a donc une grande injustice : la société subventionne l'eau courante pour les citadins, mais les plus pauvres d'entre eux, ceux qui n'ont pas accès au réseau, doivent consacrer une part énorme de leur revenu à l'achat d'eau. C'est un très gros problème. Ce qui est nécessaire, dans ces villes, c'est qu'on mette en place dès le départ une infrastructure d'adduction d'eau performante et que les ménages utilisent les appareils et installations les plus efficaces qui soient disponibles. Là encore, ce n'est généralement pas ce qui se passe. Aux États-Unis, nous avons maintenant une loi qui exige que tous les appareils sanitaires, robinets et douches fabriqués aux États-Unis respectent certaines normes d'efficacité. Je pense que cette règle serait très importante dans les pays en développement dont la population croît rapidement car cela leur permettrait, dès le départ, d'utiliser au mieux leurs ressources en eau. Quand un ménage parvient à vivre en utilisant 30 % de moins d'eau que son voisin, cela augmente l'approvisionnement général en eau. Question - Passons maintenant à la question des subventions pour l'eau d'irrigation. En quoi la modification de cette politique encourage-t-elle la conservation de l'eau ? Mme Postel - C'est un gros problème. Les agriculteurs, en particulier, bénéficient d'importantes subventions pour l'eau d'irrigation. Il est rare qu'ils assument plus de 15 à 20 % du coût réel de l'eau qu'ils utilisent. Dans bien des cas, rien n'encourage une consommation plus efficace. Fixer le prix de l'eau à un niveau qui encouragerait les agriculteurs à l'économiser serait une mesure importante pour obtenir une utilisation plus efficace de l'eau d'irrigation. Le problème est compliqué parce que, dans la majeure partie du tiers monde, l'eau n'est pas fournie sur demande comme elle l'est aux États-Unis. Elle est acheminée par des canaux et chacun la prend à son tour. On n'a guère la possibilité de l'utiliser différemment. Mais quand l'eau est fournie sur demande, la structure des prix peut considérablement influencer l'efficacité avec laquelle un agriculteur l'utilise. Je pense qu'il serait difficile de faire supporter par les agriculteurs, du jour au lendemain, le prix total de revient de l'eau. Cela créerait énormément de perturbations et cela pourrait les mener à la faillite. Le prix des produits agricoles est très bas. Mais il existe diverses façons de structurer le prix de l'eau pour encourager les agriculteurs à l'utiliser efficacement sans leur imposer un fardeau excessif. L'un des programmes qu'on m'a exposés en Californie implique une structure des prix. Cela se passe dans une région agricole où l'on voulait réduire le drainage qui causait des problèmes de contamination. Les autorités ont décidé de facturer au même tarif que dans le passé 80 % de l'eau utilisée précédemment par l'agriculteur, puis d'augmenter fortement le prix des 10 % suivants et davantage encore celui des 10 % restants. Cette méthode encourage les agriculteurs à réduire de 10 ou 20 % la quantité d'eau qu'ils utilisent afin d'éviter ces coûts supplémentaires. Cela semble donner les résultats attendus. Il existe des moyens ingénieux de procéder sans imposer de fardeau excessif à l'agriculteur. Nous avons constaté que quand les incitations existent, les agriculteurs réagissent. S'ils en ont les moyens, ils investissent dans des techniques plus efficaces. C'est notamment ce que nous avons constaté dans les régions du Texas où le niveau de la nappe aquifère de l'Ogalala avait baissé. Les agriculteurs ont installé des systèmes d'irrigation plus efficaces et ont ainsi réduit leur consommation d'eau. Des méthodes peu coûteuses d'irrigation comme le goutte-à-goutte, technique très efficace qui consiste à arroser directement les racines des plantes, ont été mises au point, et cette technique s'est répandue beaucoup plus qu'on n'aurait pu le penser. Il serait certainement possible d'utiliser beaucoup plus largement qu'on ne le fait actuellement les systèmes classiques d'irrigation au goutte-à-goutte. Des appareils peu coûteux peuvent maintenant mettre cette technique à la disposition des petits exploitants et les agriculteurs pauvres sont souvent ceux dont l'approvisionnement en eau est insuffisant au départ et qui peuvent tirer parti de techniques qui leur permettraient de répandre davantage cette eau. J'ai visité des installations de ce genre l'an dernier dans des régions situées au pied de l'Himalaya, dans le nord de l'Inde, où les agriculteurs souffrent d'un manque d'eau en été. Tous m'ont dit qu'ils pourraient doubler les superficies qu'ils cultivent s'ils avaient suffisamment d'eau. L'irrigation au goutte-à-goutte leur permet d'utiliser plus efficacement l'eau disponible et d'irriguer deux fois plus de terres. Ce genre de technique n'est pas encore suffisamment utilisé. On commence tout juste à y prêter attention. Question - En dehors de l'irrigation au goutte-à-goutte, y a-t-il d'autres méthodes d'irrigation qui s'avèrent prometteuses ? Mme Postel - L'irrigation par aspersion est une autre méthode qui pourrait être utilisée plus largement. Les micro-asperseurs, en particulier. Là encore, c'est au petit agriculteur que je songe. Dans les pays en voie de développement notamment, les techniques d'irrigation ont généralement été conçues pour les grosses exploitations. Des systèmes de canaux amènent l'eau aux agriculteurs sur de petits terrains, mais quand l'eau de surface n'est pas disponible et que les agriculteurs doivent compter sur la nappe phréatique, ils ont généralement du mal à y accéder parce que les techniques sont trop coûteuses. La micro-irrigation, le goutte-à-goutte et le micro-asperseur constituent pour le petit agriculteur des moyens efficaces d'utiliser l'eau. Le micro-asperseur ne diffère guère du combiné d'arrosage de jardin. On le déplace six ou sept fois sur une superficie de vingt ares pour irriguer les cultures. On peut l'utiliser pour des plantes comme le blé, qui ne se prêtent pas au goutte-à-goutte, et il est généralement plus efficace que l'inondation de sillons ou fossés car on répand l'eau plus uniformément et il n'en exige pas autant. Pour améliorer sur le plan général l'efficacité des systèmes d'adduction d'eau, il faut trouver des incitations efficaces et il est indispensable d'amener les institutions à faire un meilleur travail. Cela implique aussi la participation des agriculteurs, leur responsibilisation, de façon que, lorsqu'ils paient leur eau plus cher, ils constatent une amélioration de leur rendement. De telles recommandations peuvent paraître banales, mais elle revêtent une grande importance pour atteindre le but recherché. Charlene Porter est rédactrice spécialisée dans les problèmes mondiaux à l'Agence d'information des États-Unis.
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