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Perspectives sur le développement



Dans l'article qui suit, basé sur des échanges de vues oraux et écrits, trois spécialistes exposent leurs vues sur les idées qui ont cours dans le monde sur les stratégies de développement et ils indiquent ce qu'ils attendent du Sommet mondial sur le développement durable qui se tiendra du 26 août au 4 septembre prochains à Johannesburg (Afrique du Sud). Le rédacteur en chef de Dossiers mondiaux, William Peters, qui avait assemblé le groupe, animait la discussion.

Calestous Juma est directeur des programmes pour la science, la technologie et les innovations au Centre du développement international de l'Ecole d'administration de l'université Harvard. Il est récemment devenu chancelier de l'université du Guyana.

Le professeur Simon Tay est président de l'Institut des affaires internationales de Singapour ; il enseigne le droit international à l'université nationale de Singapour et sert son troisième mandat au Parlement de Singapour.

Patrick Mendis est associé à l'Association américaine pour le progrès de la science et assistant spécial du secrétaire d'État adjoint aux affaires éducationnelles et culturelles. Il s'est aussi occupé des questions liées au développement aux Nations unies, à la Banque mondiale et au département d'État américain.

Les opinions exprimées ci-dessous sont personnelles et ne sont censées refléter ni les vues des institutions auxquelles les participants sont associés ni celles du gouvernement américain.)?


M. Peters - Il me semble que nous définissons et redéfinissons sans cesse notre conception du développement durable et les modèles qui caractérisent nos approches respectives. Pourriez-vous nous donner votre point de vue sur la question, professeur Tay ?

M. Tay - Votre remarque est juste. Nous sommes passés d'une phase initiale de décollage du développement centrée sur un grand projet - une entreprise parfois coûteuse et sans grande utilité - à un modèle économique général, puis à une approche structurelle axée sur le PIB (produit intérieur brut) par habitant. Mais c'est le Rapport du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) sur le développement humain et le concept de développement durable qui a modifié de façon importante nos idées actuelles sur le développement.

Les idées sur les éléments clés du développement ont, elles aussi, été largement révisées. Au début de la crise économique asiatique, en 1997, on a commencé à chercher de nouveaux modèles et de nouveaux moteurs de croissance, au-delà des apports de capitaux et des exportations en faveur du développement. Nous examinons maintenant des choses comme l'innovation, l'utilisation de la technologie, les marques et le design, et les moyens de rattacher ces éléments à des biens divers et au travail à forte intensité de main-d'œuvre qui continue à être nécessaire dans de nombreux pays en voie de développement.

M. Mendis - Calestous, pouvez-vous nous parler du développement vu sous l'angle africain ?

M. Juma - Je constate l'accent mis sur les innovations technologiques et institutionnelles. La dernière décennie s'est caractérisée, en Afrique, par des efforts visant la stabilisation de la situation macro-économique et la démocratisation.

La prochaine phase devrait consister à jeter un regard critique sur la façon d'encourager la reprise économique. Cela exigera deux approches complémentaires.

Primo, les nouvelles politiques devront accorder une attention particulière au rôle de l'innovation technologique, notamment pour favoriser la productivité dans tous les secteurs. Ces initiatives devraient être stimulées par la nécessité de participer à l'économie mondiale et de satisfaire les besoins humains. Une telle stratégie exigera des investissements plus importants dans le développement des ressources humaines, principalement dans l'enseignement scientifique et technique, une importance particulière étant accordée à la biologie.

La seconde partie portera sur les innovations institutionnelles qui permettront à la science et à la technologie de contribuer au développement durable. Le rôle des universités revêt une importance particulière dans ce domaine. Elles devraient développer l'esprit d'entreprise dans les milieux d'affaires, la conservation des ressources et le secteur social.

À l'heure actuelle, ces institutions continuent à former du personnel pour l'administration publique et elles manquent du dynamisme nécessaire pour pouvoir servir de moteurs au développement durable. On a grand besoin de nouveaux modèles éducationnels en Afrique, et il faut créer d'urgence une nouvelle génération d'établissements d'enseignement supérieur alliant la recherche, la formation et l'utilité.

M. Peters - En dépit de ces changements, pensez-vous qu'il existe des gens qui restent attachés aux vieux modèles du processus de développement ?

M. Tay - Cela ne fait aucun doute. Leur conception du développement des ressources humaines est, à la base, très centrée sur les Nations unies. C'est un point de vue qu'ont abandonné un grand nombre de gens dans les secteurs privé et public.

M. Juma - En Afrique, les décideurs et les universitaires ont encore l'esprit dominé par une ancienne conception du monde. Trop peu d'institutions s'intéressent à l'élaboration de nouvelles orientations pour le continent. Le domaine des réflexions stratégiques et de l'analyse politique est l'un des moins développés qui soient en Afrique. Le sens des affaires est toujours considéré comme une aptitude professionnelle et non comme un art. De ce fait, il n'y a pas assez d'écoles de commerce qui apprennent aux gens à transformer les idées en produits et services.

L'Afrique doit sincèrement chercher à réinventer ses institutions, et notamment à redéfinir plus clairement les nouveaux rôles du secteur public. Le gouvernement a une importante contribution à apporter dans la création des marchés, et le dégraissage aveugle des services gouvernementaux n'a pas aidé le continent. Ce n'est pas la taille du gouvernement qui compte, ce sont ses fonctions et la qualité de son personnel. Ceux qui s'intéressent à une bonne gestion des affaires publiques doivent y ajouter une bonne diplomatie qui utilise l'assistance internationale pour créer une nouvelle culture de cadres.

M. Peters - Pour bien des gens, le développement durable se rapporte à l'environnement, mais vous en parlez sous un angle différent. Quelle est l'origine du terme « développement durable » ? Provient-il du Sommet de la Terre à Rio ?

M. Tay - Rendons à César ce qui appartient à César. Ce terme avait déjà été utilisé dans certains cercles bien avant Rio et même avant la publication du Rapport Brundtland 1.

Mais, à mon avis, c'est le Rapport Brundtland qui l'a vraiment fait connaître. Ensuite, la déclaration de Rio de 1992 et les documents associés au sommet l'ont fait adopter par les gouvernements. À mon avis toutefois, le développement durable demeure essentiellement une vision. Nous ne possédons toujours pas de définition exacte de ce que nous entendons par ce terme. Et, dans un certain sens, cela continue à causer des problèmes en raison des compromis inhérents à cette définition.

En fait, il y avait déjà eu des réunions mondiales avant Rio, mais je pense que c'est ce sommet qui a rassemblé le plus grand nombre de dirigeants. Quand on réunit tant de personnes, avec toute la publicité qui entoure un tel événement, on adopte un terme emprunté au petit cercle de professeurs, de spécialistes de la question, et on l'introduit dans le domaine public. Et c'est ce qui s'est passé selon moi. Mais comme je viens de le dire, si le terme est utilisé, son contenu continue néanmoins à être débattu.

Je pense qu'il est très contesté. Bien souvent, quand on parle du développement durable, en Asie et ailleurs, l'accent est mis essentiellement sur le développement. J'entends même des gens parler de croissance durable ou soutenue, comme si c'était la même chose, ce qui est faux.

Je crois que l'idée de développement exige qu'on aille au-delà de l'idée du PIB par habitant et qu'on s'interroge réellement sur le véritable objectif du développement, sur tout ce qu'on essaie de faire. Veut-on rendre les gens riches ? Mettre plus d'argent dans leurs poches ? Ou cet argent est-il censé être un moyen d'accomplir autre chose ?

À mes yeux, c'est dans ce sens - en associant l'idée de liberté au développement - qu'on parle aussi de la façon dont le développement est censé être durable. Je pense que nous laissons entrevoir une sorte de cercle vertueux  : un militantisme en faveur du développement qui inclut les petites gens, les femmes, les enfants, les gens sans instruction, les pauvres des zones rurales. Ces derniers auraient accès aux ressources du développement, y compris aux ressources naturelles, et œuvreraient ensuite par l'intermédiaire des institutions de développement, des gouvernements mais aussi du marché, du secteur privé, de tous ces facteurs. Et tout cela forme un cercle vertueux.

C'est exaltant. Evidemment, cela veut dire aussi que notre conception du développement durable doit englober bien d'autres pays, continents et sociétés et ne pas se limiter à l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).

M. Peters - Je suis très intrigué par l'expression « cercle vertueux ». Qu'entend-on par là ?

M. Mendis - On l'utilise par opposition au « cercle vicieux de la pauvreté ». L'expression est préférable aux « trois piliers du développement humain » - croissance économique, progrès social et protection de l'environnement - que proposait le PNUD. Ces piliers sont mesurés en fonction du niveau de revenu par habitant, en termes de parité du pouvoir d'achat, d'espérance de vie et de taux d'alphabétisation, en tant qu'éléments des indices du développement humain.

M. Peters - Ainsi, le nouveau concept de développement durable va au-delà du revenu par habitant et des statistiques économiques ?

M. Tay - Oui. Il faut comprendre que le développement durable doit également être un objectif social. On doit adopter une approche plus inclusive pour les bénéficiaires du processus de développement.

M. Juma - Il existe de solides arguments en faveur de la nécessité de rechercher « la croissance dans l'équité ». Le concept de développement durable énoncé dans le Rapport Brundtland insiste particulièrement sur ce point. Mais il reste encore du travail à faire pour comprendre comment y parvenir.

Je me risquerai à suggérer que le point de départ le plus important ne soit pas la redistribution de la richesse en tant que telle mais la redistribution des capacités humaines grâce à la fourniture d'un enseignement de qualité, en particulier dans les domaines techniques, à un segment plus important de la population et notamment aux femmes. Par exemple l'idée de faire participer les femmes à la science et à la technologie est à l'heure actuelle un poncif qui doit se traduire par de véritables programmes.

M. Mendis - Je suis de cet avis. Cela vaut non seulement pour les femmes mais aussi pour les minorités insuffisamment représentées.

Dans l'histoire du développement, nous sommes passés du développement de l'infrastructure des institutions de Bretton Woods, dans les années 1960, au développement rural intégré des années 1970 ; puis, dans les années 1980, le FMI (Fonds monétaire international) et la Banque mondiale ont élaboré un programme différent qui a mené à l'ouverture des économies des pays en voie de développement grâce aux Programmes d'ajustement structurel (PAJ). Nous sommes maintenant dans la phase suivante, entamée au début des années 1990 avec le Rapport du PNUD sur le développement humain qui a capté l'esprit du développement durable avec la convergence de la communauté écologique et le PNUE (Programme des nations unies pour l'environnement).

Le problème est de savoir comment, dans une économie ouverte stimulée par le marché, intégrer tous ces éléments à un modèle mondial d'administration publique, de transparence, d'ouverture et l'État de droit.

Professeur Tay, pouvez-vous développer ce point de vue en vous basant sur vos observations personnelles en Asie ?

M. Tay - Ce que je dis, c'est que ce ne sont pas seulement nos concepts qui ont changé mais aussi les moteurs et les bénéficiaires du développement. Précédemment, les protagonistes étaient avant tout les gouvernements bailleurs de fonds. Nous voyons maintenant que, si les gouvernements ont manifestement un rôle à jouer, la participation du secteur privé - et j'entends par-là non seulement les grosses multinationales mais un secteur privé dynamique comprenant des sociétés locales, les petites et moyennes entreprises ainsi que les investissements étrangers directs - n'en est pas moins indispensable pour fournir les ressources nécessaires au développement, et donner un enjeu à tous les membres de la société.

M. Juma - J'estime en effet que la participation du secteur privé est le moyen le plus efficace de traduire les connaissances en produits et services.

Il est primordial que les gouvernements d'Afrique et des autres régions pauvres du monde trouvent le moyen de faciliter l'émergence des entreprises privées. Les universités, par exemple, devraient servir d'incubateurs aux entreprises. Elles devraient éduquer les entreprises comme elles éduquent leurs étudiants. Les cérémonies de remise des diplômes devraient rendre hommage à la fois aux étudiants et aux entreprises.

Les plans des milieux d'affaires et des responsables de la conservation des ressources devraient avoir la même importance que les dissertations. Les universités devraient prévoir des prêts et les professeurs devraient continuer à conseiller les étudiants dans leurs nouvelles entreprises ou activités de conservation des ressources. Les entreprises commerciales et sociétés spécialisées dans la conservation devraient s'allier aux universités pour créer un environnement régi par des règles sur le partage des bénéfices, la gestion des conflits d'intérêt et la promotion d'activités communes bénéfiques. Ce n'est qu'un exemple des dispositifs qui nous permettraient de mettre à profit les nouvelles parties prenantes.

M. Peters - J'aime cette idée de parties prenantes parce qu'elles sont manifestement considérées à la fois comme des ressources à exploiter et comme des bénéficiaires.

M. Tay - Effectivement, les parties prenantes sont aussi des bénéficiaires. L'un des principaux éléments nouveaux est ce rapport avec l'expression préoccupante de « mondialisation » Pour un grand nombre de gens, la mondialisation est obligatoirement un mal, non seulement pour le développement - le développement durable - mais aussi pour l'environnement.

Je ne pense pas que ce soit nécessairement le cas. J'estime qu'il est possible d'avoir des politiques adéquates et de les appliquer judicieusement de façon à tirer profit de la mondialisation. Singapour est un exemple de la façon dont on y est parvenu. L'ouverture à l'économie mondiale n'entraîne pas automatiquement la destruction de la société ou de l'environnement local.

M. Juma - La mondialisation inquiète. Cela est dû en partie au fait que de nombreux pays en voie de développement n'y participent pas, ce qui est certainement le cas des pays africains. S'il en est ainsi, c'est en partie parce qu'ils sont depuis trop longtemps tributaires des exportations de matières premières et non pas de produits finis. Leur capacité technologique reste faible, si bien qu'ils ne sont guère concurrentiels.

Nous devons trouver des moyens d'appuyer ces économies et d'encourager la créativité et l'innovation en leur donnant une chance d'accéder au marché mondial. Il est donc important d'appliquer, par les voies bilatérales et multilatérales appropriées, les clauses sur le transfert de technologie dans le cadre de l'Accord de l'OMC sur les ADPIC (Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce). Plus ces pays participeront à l'économie mondiale en tant qu'exportateurs de produits industriels et plus la mondialisation leur profitera.

L'Afrique est à un tournant. Les vieux ordres ne donnent guère de résultats mais les nouveaux ne sont pas encore nés. Pour moi, cette situation offre une possibilité unique de réinvention ; c'est peut-être la plus belle occasion qui se soit jamais présentée au continent.

C'est également une période importante de rééducation pour les pays industrialisés. L'orgueil démesuré qui a guidé la politique internationale de développement pendant les périodes coloniale et post-coloniale devrait céder la place à de nouvelles idées, en particulier à celles qui viennent d'Afrique même. La diversité du continent est en outre un atout qui permet une plus grande expérimentation et accroît les chances de succès. Nous devrions exploiter cette diversité au lieu de la condamner.

M. Tay - Je pense en effet que nous pouvons utiliser ces termes pour les populations de toutes les régions en voie de développement. Nous devons mettre fortement l'accent sur l'angle du développement humain de façon à donner à nos populations une raison de développer leurs capacités pour améliorer leur existence ainsi que les occasions et les moyens de saisir les possibilités de développement.

M. Peters - Il y a beaucoup à dire sur le développement des capacités quand on parle du développement durable. Cela consiste-t-il simplement à assurer l'instruction de la population ? Parlons-nous du développement d'une série de compétences ou allons-nous au-delà ?

M. Juma - J'utilise le terme « développement des capacités » pour signifier trois choses - le développement des ressources humaines, le développement des organisations et l'innovation institutionnelle. La première est essentielle parce que les individus constituent une part cruciale de l'évolution de la société. Mais il doit y avoir une interaction entre les individus.

C'est là que la diversité, la nature et le dynamisme des organisations deviennent importants. Ces éléments fournissent au potentiel humain des moyens de se transformer en biens et services.

Puis vient le contexte institutionnel plus large qui comprend la réglementation, la routine et les procédures. C'est dans ces domaines que les structures de l'administration publique doivent être renforcées pour que les sociétés fonctionnent efficacement.

En définitive, les institutions remplissent cinq fonctions indispensables à l'évolution de la société : réduire l'incertitude en fournissant des informations et des connaissances ; encourager l'adaptation et les améliorations ; gérer les conflits ; promouvoir la coopération ; affecter les ressources et maintenir la continuité.

Le dynamisme des institutions est influencé principalement par l'interaction de la continuité et de l'adaptation. Cette approche montre que le développement des capacités est un thème plus complexe qu'on ne le dit généralement. Nous sommes parvenus à une phase où ce terme est banalisé et abaissé au niveau d'activités insignifiantes mettant en jeu les séminaires et ateliers. Et manifestement, il ne s'agit pas simplement d'éducation.

M. Tay - Mais la question de l'éducation est cruciale. Nous ne devons pas supposer que tous reçoivent l'instruction dont ils ont besoin. Si vous observez certaines écoles des pays en voie de développement, vous constaterez qu'elles sont débordées. Elles n'ont pas les moyens de faire face au nombre énorme de jeunes qui doivent être scolarisés.

Si vous examinez la qualité de l'éducation dans certains pays, vous risquez d'être très inquiets. Il n'y a pas d'argent pour l'enseignement technique ou professionnel, pour établir un laboratoire ou un atelier. Une partie du développement des capacités consiste, à mes yeux, à élaborer un processus d'éducation formelle et à faire en sorte qu'il aide les gens à trouver une place dans le monde. On trouve souvent des gens très instruits qui ne possèdent pas les capacités, l'expérience ou les compétences particulières dont le marché local a besoin ou qu'il souhaite.

M. Mendis - C'est vrai. Les gens instruits sont forcés de choisir : ou bien être réduits au chômage ou bien s'expatrier et contribuer ainsi à l'exode des cerveaux.

Leur désespoir les pousse parfois à devenir une force destructrice, comme nous l'avons constaté dans certains pays en voie de développement.

M. Tay - Ils représentent alors une perte pour leur pays, une perte temporaire peut-être, mais néanmoins une perte. Regardez ce qui se passe dans Silicon Valley, le nombre d'Asiatiques qui y travaillent ; cela vous amène à vous poser plusieurs questions : Pourquoi l'Asie n'a-t-elle pas sa propre Silicon Valley ? Pourquoi des gens qualifiés et instruits sont-ils obligés de venir aux États-Unis pour trouver des débouchés ? Nous pouvons en faire une richesse si nous appliquons des politiques judicieuses. Tous ces protagonistes doivent entrer en jeu pour que ces pays aient vraiment la capacité d'utiliser leur propre main-d'œuvre.

M. Juma - C'est un point important qui renforce la nécessité d'examiner d'un oeil critique le genre d'éducation fournie par les pays et les débouchés que le gouvernement crée pour utiliser efficacement ces compétences.

Il y a des pays dans lesquels les universités mettent fortement l'accent sur la formation dans les sciences sociales en insistant sur la critique de la société. C'est ce que font les gens une fois qu'ils sont diplômés. Nous ne devrions donc pas nous étonner de voir ces pays rester dans un état permanent d'instabilité politique.

Mais je peux songer à cette forme différente de critique qu'est l'activité créatrice. Toute amélioration apportée à un produit existant est une forme de critique créatrice. Les brevets sont des déclarations sur les produits existants. Tout brevet montre que le travail peut être mieux fait, d'une meilleure façon. Ce genre de critique est également déstabilisant mais il s'agit de l'instabilité d'un marché innovateur, condition essentielle de la croissance.

C'est la leçon que nous avons tirée de la logique de destruction créatrice de Schumpeter 2. Nous voyons donc que les systèmes politiques et économiques ont besoin d'inventions.

M. Peters - Comment obtenez-vous les conditions favorables à ce genre de croissance dynamique ? Cela fait-il partie du rôle du gouvernement ou est-ce que cela va plus loin ?

M. Tay - J'estime que les gouvernements - en particulier ceux des pays en voie de développement - doivent manifestement jouer un rôle important. Ils doivent évaluer quels sont leurs avantages concurrentiels, leurs niches éventuelles dans une économie mondialisée.

Il s'agit d'une politique qui restera beaucoup plus importante pour ces pays qu'elle ne l'a été pour les États-Unis, disons. J'espère qu'on n'en viendra pas à choisir des gagnants et à s'accointer avec certaines compagnies, mais je pense que l'idée de trouver un secteur clé est importante. Si vous êtes en Inde méridionale, par exemple, vous bénéficiez d'un certain avantage dans les techniques de l'information : vous possédez l'infrastructure. Vous devez vous demander ce que vous pouvez en faire, ce que vous devez y ajouter.

Si vous êtes à Shanghai, quels sont les points forts que vous pouvez proposer ? Si vous êtes en Chine continentale, quels atouts pouvez-vous offrir ?

Ce sont la des questions que le gouvernement national et les gouvernements locaux doivent se poser quand ils songent au développement, au développement durable.

M. Juma - De nombreuses possibilités s'offrent, à mes yeux, quand on allie les progrès de la technologie de l'information à ceux de la génomique pour créer de nouvelles niches sur le marché aux pays en voie de développement, en particulier pour leur permettre d'exploiter leurs ressources naturelles. C'est une voie que nous devrions certainement explorer en Afrique. De telles possibilités existent dans la biotechnologie industrielle, environnementale, agricole et médicale.

M. Mendis - Mais il faudra de l'argent pour faire tout cela et, pour de nombreux spécialistes du développement, cela veut dire l'aide officielle au développement (AOD). Une vive controverse est en cours aux États-Unis sur la question de savoir si nous voulons promouvoir l'AOD ou le commerce ? Quel est votre point de vue sur la question ?

M. Tay - Je pense que le problème n'est pas de se demander si nous utilisons tout le temps l'AOD ou si nous comptons tout le temps sur le commerce. Le problème est plus complexe. En Chine, par exemple, la ville de Shanghai est très développée alors qu'on a un grand besoin d'AOD pour le développement rural.

J'ajouterai que nous devons nous demander jusqu'à quel point les pays industrialisés savent exactement combien ils donnent sous forme d'AOD. J'ai l'impression que les Américains pensent qu'ils donnent, je ne sais pas, 5 % de leur PIB alors qu'en réalité, cette aide se situe entre 0,3 et 0,4 % du PIB.

M. Juma - Je pense que l'AOD devrait être restructurée de façon à encourager l'utilisation des ressources locales et le changement. Elle devrait servir de stimulant. Dans le passé, l'AOD était utilisée pour récompenser certaines prises de position dans le contexte de la guerre froide, mais cette époque est révolue.

Nous avons besoin de nouveaux modèles qui récompensent la créativité, d'approches qui encouragent une culture novatrice. L'AOD devrait financer les initiatives des institutions locales, les aider à prendre des risques, elle devrait être utilisée pour soutenir l'innovation et non les activités habituelles.

Et l'AOD devrait avant tout financer les activités à long terme. Il est plus utile de dépenser moins sur de longues périodes que de dépenser davantage sur de courtes périodes.

M. Tay - L'AOD a un important rôle à jouer et il faut faire davantage dans ce domaine. Mais on a assisté à un gaspillage honteux de cette aide, au financement de nombreux projets coûteux mais sans grande utilité, à beaucoup de corruption et de projets mal gérés, ce qui ne milite guère en faveur d'une augmentation de l'AOD.

Et nous devons porter nos regards au-delà de l'AOD. Les gouvernements peuvent accorder de l'AOD mais que peut faire le secteur privé ? Bien souvent, les sociétés peuvent faire ce qui doit être fait ; elles peuvent procéder à des investissements judicieux, former la population locale, transférer les connaissances, mettre à profit les techniques de commercialisation et aider à développer le commerce local - tout cela sans nuire au résultat final et tout en réalisant des bénéfices. Le développement peut aboutir à un bilan positif.

M. Juma - Ce qui compte, ce n'est peut-être pas l'ampleur de l'AOD mais sa nature, sa qualité et ses objectifs. C'est là-dessus que nous devons nous concentrer.

Pour l'Afrique, c'est dans le domaine de l'innovation institutionnelle que le fossé est le plus grand. C'est là que l'AOD devrait apporter sa contribution. Paradoxalement, les donateurs ont toujours hésité à soutenir le développement des institutions pour rester en faveur de projets. Il faut que cela change.

M. Mendis - Il ne s'agit pas d'un simple choix entre le commerce et l'AOD. Singapour a le niveau le plus élevé de développement en science et technologie, comparé aux autres pays voisins. Quelle importance accordez-vous aux droits de propriété intellectuelle pour encourager le développement économique ?

M. Tay - Ce que je pense, c'est que Singapour a connu une transition. Comme de nombreux pays en voie de développement, nous étions dans le passé une sorte de paradis pour les pirates. On pouvait acheter des contrefaçons de montres de marque dans la rue, obtenir des logiciels gratuits quand on achetait un ordinateur. Mais je pense qu'à cause des pressions des États-Unis, qui sont notre plus gros partenaire commercial, et en raison de nos propres innovations et de la protection de notre propriété intellectuelle, la situation a changé du tout au tout.

M. Peters - Singapour s'intéresse donc de façon croissante à la protection des droits de propriété intellectuelle ?

M. Tay - En effet. L'un des problèmes qui se posent, en matière de propriété intellectuelle, concerne les pays dans lesquels le développement futur de leurs ressources biologiques est très prometteur, comme dans certains des pays africains que M. Juma a mentionnés. Certaines dispositions dans ce domaine permettraient aux sociétés étrangères de transformer en propriété exclusive ce qui, autrement, constituerait une ressource pour une société locale ou une ressource de la communauté. Nous ne voulons pas légaliser la piraterie de la diversité biologique. Nous ne devrions pas permettre à une société étrangère de venir dans un pays, d'améliorer quelque peu un produit, de l'estampiller et de déclarer : « Cela nous appartient en exclusivité. »

Nous devons respecter les droits de la population ou de la communauté locale. C'est une controverse qui bat son plein en particulier ici, en Asie. Nous avons constaté des progrès avec la décision des compagnies pharmaceutiques d'accepter de baisser leurs prix pour les médicaments utilisés dans le traitement du VIH/sida. Cela me semble être le début de quelque chose de plus important.

M. Juma - Passons à la situation en Afrique. Je pense que les pays africains ont grandement besoin d'institutions chargées de la protection de la propriété intellectuelle. Mais leur but principal devrait être de promouvoir l'activité créatrice, en plus de protéger les droits de propriété intellectuelle. Les objectifs de la loi kenyane sur la propriété industrielle adoptée en 1989 sont un bon exemple.

Les offices des brevets, qui cherchent à protéger les activités créatrices, aideront également ces sociétés à apprendre à utiliser des technologies déjà passées dans le domaine public. De cette façon, il s'exercera moins de pressions politiques négatives motivées par l'impact présumé de la protection des droits de propriété intellectuelle.

C'est au fur et à mesure que les pays feront des progrès dans le domaine des inventions et qu'ils acquerront leurs propres brevets qu'ils apprécieront l'importance de la protection de la propriété intellectuelle. Mais je déconseille l'utilisation d'une loi type dans tous les pays en voie de développement.

J'irai plus loin et j'ajouterai que chaque pays a besoin de lois et d'institutions distinctes qui encouragent l'innovation et s'inspirent du projet de loi qui est actuellement à l'examen au Brésil. En suivant cette voie, on adoptera une ligne de conduite conforme aux résultats de la réunion ministérielle de l'OMC tenue à Doha en 2001 au sujet des transferts de technologie.

M. Peters - La réunion de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Doha a été considérée comme un important succès. Quelles sont, d'après vous, les chances que le Sommet mondial de Johannesburg sur le développement durable soit considéré sous un jour aussi favorable ?

M. Tay - A vrai dire, j'ignore quel en sera le résultat. Je ne suis pas optimiste sur les chances d'un résultat très positif. Ce que j'espère, c'est que nous assisterons à la décision des pays industrialisés de réexaminer ce que j'appellerai de vraies occasions, d'offrir aux pays en voie de développement des possibilités réelles de développer leurs capacités techniques et financières et de les aider à résoudre leurs problèmes intérieurs et internationaux.

Nous avons également besoin de prendre des mesures pratiques, par exemple encourager davantage de convergence et de coordination entre les institutions internationales. Car l'un des principaux problèmes vient du fait que, lorsque nous parlons du développement durable de l'environnement, nous élargissons le concept, tant celui de l'environnement à protéger que l'idée même de développement.

M. Juma - Le sommet sur le développement durable devrait avoir trois résultats principaux. Primo, il devrait donner lieu à une courte déclaration confirmant le concept de « développement durable » en tant que thème principal pour faire progresser les objectifs des Nations unies. Et cette déclaration devrait faire fond sur le langage de la Déclaration du millénaire.

Secundo, on devrait prendre la ferme décision de renforcer l'administration du développement durable aux Nations unies. Ceci pourrait consister à reconnaître le Conseil économique et social en tant que conseil du développement durable, le Département des affaires économiques et sociales servant de département du développement durable. Les conventions sur le développement durable devraient être directement liées au département du développement durable. Les divers programmes et fonds de l'ONU devraient relever du Conseil du développement durable.

La Commission des Nations unies sur la science et la technologie au service du développement devrait être renforcée et on devrait adopter des mesures en faveur de conseils effectifs sur la science et la technologie en ce qui concerne le développement durable.

Les commissions économiques régionales devraient assumer le rôle logique de commissions régionales du développement durable et être dotées de structures analogues à celles du département du développement durable. Elles devraient en outre fournir des rapports sur le développement durable.

Enfin, le secrétaire général adjoint de l'ONU devrait être chargé de la coordination des travaux avec la direction d'organisations telles que l'OMC, le FMI et la Banque mondiale.

Ces propositions permettraient de renforcer la gestion du développement durable sans qu'il soit besoin de créer de nouvelles structures. Ces organisations auront peut-être besoin de ressources humaines supplémentaires mais l'ONU est suffisamment diverse pour s'adapter aux nouvelles circonstances sans exiger la création de nouvelles organisations. Ceci devrait aussi mettre un terme aux revendications futiles en faveur d'une nouvelle Organisation mondiale de l'environnement pour résoudre les questions écologiques.

La dernière série de résultats devrait mettre l'accent sur les alliances ou partenariats en faveur du développement durable et le sommet de Johannesburg servirait donc de tribune pour l'acquisition de connaissances sur le développement durable mondial. En somme, le Sommet sur le développement durable devrait ressembler à un hybride de l'Assemblée générale des Nations unies et du Forum économique mondial.

M. Mendis - Plusieurs tentatives ont été faites pour accroître la coordination entre les organisations internationales telles que le PNUE et l'OMC afin d'établir des liens entre l'environnement, le développement et le commerce, notamment avec la Commission de l'OMC sur le commerce et l'environnement.

M. Tay - Mais qui est l'organisme responsable ? L'OMC refuse presque ouvertement de parler de façon concrète du développement durable. Elle se considère comme une organisation commerciale. Le FMI, la Banque mondiale sont des institutions de développement. Puis nous avons les organisations qui s'occupent de l'environnement.

Ce sont donc toutes ces institutions - et non pas un gouvernement donné - qui devront dialoguer davantage entre elles, et celles qui sont considérablement plus faibles, comme le PNUE et l'Organisation internationale du travail (OIT), auront peut-être besoin d'être renforcées pour siéger dans les forums où ces questions internationales plus importantes sont discutées.

M. Peters - Pensez-vous que la définition d'un équilibre entre ces organisations incombe à l'ensemble des protagonistes internationaux ou est-ce une responsabilité qui incombe aux pays et aux intervenants locaux ?

M. Tay - Une aide extérieure est nécessaire mais les protagonistes devraient être nationaux et locaux. L'assistance des pays développés et des institutions internationales a un rôle à jouer. Autrement, nous compterions trop sur des gens qui possèdent trop peu. Les ressources des pays en voie de développement ne sont pas abondantes, elles sont maigres.

Si nous voulons mettre l'accent, avec les organisations internationales, sur le commerce et la mondialisation dont nous parlons sans cesse, ces dernières doivent avoir la structure adéquate pour prendre ces initiatives au niveau national.

M. Juma - Les discussions sur la coopération entre les diverses agences sont souvent inopportunes. Ces organisations doivent faire davantage pour s'acquitter de leur mandat avant de trouver des moyens valables de coopération.

Le PNUE, par exemple, n'a pas fait suffisamment pour aider à mettre au point les normes et critères susceptibles de contribuer au renforcement des travaux sur les régimes du commerce. Sa préoccupation actuelle avec la gouvernance ne remplace pas le travail urgent qui doit être fait au niveau technique.

En fait, les questions techniques telles que les normes sont de puissants outils de gestion. C'est l'une des raisons pour lesquelles les marchés s'organisent eux-mêmes. Ils le font par l'intermédiaire de vastes réseaux de normes qui guident le comportement des sociétés. C'est à cela que se réfèrent de nombreuses personnes quand elles parlent de « règles du jeu ». Le PNUE doit faire davantage dans ce domaine, de même que les conventions multilatérales sur l'environnement et le développement durable

De son côté, l'OMC doit faire davantage dans le cadre de sa Commission sur le commerce et le développement.

C'est grâce au renforcement des efforts de ces institutions que nous découvrirons de nouveaux domaines de coopération et que nous arriverons à créer un environnement institutionnel international plus stable et plus robuste. La gestion mondiale du développement durable sera renforcée par de telles réorganisations et non par des approches surannées qui mettre l'accent sur les conflits et la juxtaposition du commerce et de l'environnement.

Les discussions sur le développement durable sont parfois futiles et pénibles. Nous devons définir nos domaines d'action, comme nous l'avons fait au cours de cette conversation.

Je pense que le tournant décisif est contenu dans le Rapport Brundtland, en particulier dans son accent sur la reprise de la croissance et la nécessité de repenser sa qualité et son orientation. Ce qui est particulièrement important dans ce cas, c'est l'accent sur l'ingéniosité humaine telle qu'elle se manifeste dans les innovations technologiques et institutionnelles. C'est l'élément le plus durable du Rapport Brundtland et ce qui a fait défaut dans la suite donnée à la Conférence de Rio. C'est sur ce legs que le sommet de Johannesburg devrait faire fond.

Des pays comme les États-Unis récompensent l'innovation et la créativité et jouent un rôle de premier plan dans le monde de la science et de la technologie ; ils sont mieux placés que les autres pour contribuer de façon importante à l'amélioration de la condition humaine dans le monde en voie de développement.

Nous entrons dans ce que nous pourrions appeler le développement basé sur l'innovation, une ère dans laquelle les États-Unis et les autres pays industrialisés bénéficient d'un avantage concurrentiel sur les autres. L'innovation technologique et institutionnelle devrait devenir le creuset de la politique internationale des États-Unis en matière de développement. De nombreux pays évoluent également dans ce sens et ils peuvent tirer profit du rôle de premier plan des États-Unis.


(1) Le Rapport Brundtland, également connu sous le titre « Notre avenir à tous », a influencé les idées mondiales sur la nécessité urgente d'un progrès en direction d'un développement économique durable qui n'épuiserait pas les ressources naturelles et ne nuirait pas à l'environnement. En 1987, un groupe international d'hommes politiques, de fonctionnaires et de spécialistes de l'environnement et du développement, présidé par la Norvégienne Gro Harlem Brundtland, a défini le développement durable comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Cette déclaration est devenue le fondement des idées sur le développement. Retour au texte.

(2) Joseph Alois Schumpeter, 1883-1950, économiste américain né en Autriche. Retour au texte.

Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

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