horizontal rule
La lutte contre la traite des personnes dossiers mondiaux



Les États-Unis adressent un avertissement énergique aux trafiquants d'êtres humains

John Gittelsohn
Correspondant en Asie et dans le Pacifique

Un jury fédéral a rendu un verdict de culpabilité contre le propriétaire d'une fabrique de vêtements des Samoa américaines dans le procès le plus vaste jamais été intenté dans une affaire de traite des personnes. Cette condamnation prouve la ferme volonté des États-Unis de veiller à ce que ceux qui exploitent des êtres humains soient promptement poursuivis en justice et punis.

Hairline rule

Une femme, Nguyen Thi Le, avait emprunté 5.000 dollars pour avoir une chance de gagner plus de 400 dollars par mois comme couturière dans les Samoa américaines, éblouie par ce qu'elle considérait comme une fortune, elle avait laissé au Viêt Nam son mari et deux enfants.

Elle a vécu l'un des moments les plus heureux de son existence, a-t-elle confié par la suite, lorsqu'elle a signé un contrat de travail avec la société Daewoosa Samoa Ltd. Nguyen, qui avait travaillé jusque-là comme couturière dans un petit village situé près de Hanoi, pensait qu'elle se rendait aux États-Unis et c'est là qu'elle a fini par échouer, mais seulement après avoir été la victime du plus vaste cas de traite des personnes de l'histoire des États-Unis, ayant travaillé dans des conditions que le ministre américain de la justice, M. John Ashcroft, a qualifiées de « forme moderne d'esclavage ».

« La traite des personnes est bien plus qu'une grave infraction à la loi, c'est un affront à la dignité humaine », a affirmé M. Ashcroft en février dernier, lorsque le ministère américain de la justice a condamné la direction de Daewoosa. « Le ministère de la justice est résolu à protéger les victimes de ce trafic et à traduire en justice ceux qui violent leurs droits civiques. »

L'histoire de Nguyen et des quelque 250 autres travailleurs vietnamiens et chinois employés à l'usine de Daewoosa, dans les Samoa américaines, marque une étape décisive dans la poursuite récente, par les tribunaux américains, des trafiquants d'êtres humains - la pratique internationale qui consiste à contraindre des personnes à la servitude, à l'esclavage, au travail forcé, (notamment les enfants), ou à la prostitution.

Selon Joseph Grover Rees, ancien magistrat aux Samoa américaines qui est actuellement ambassadeur des États-Unis au Timor oriental, l'affaire Daewoosa devrait servir d'avertissement à quiconque projette d'exploiter des travailleurs sur le sol américain. La justice américaine a le bras long et elle les appréhendera.

« Si vous avez l'intention d'exploiter des hommes et des femmes dans des conditions de quasi-esclavage, vous avez intérêt à ne pas choisir un endroit sur lequel flotte le drapeau américain », prévient Joseph Rees, qui, lorsqu'il était assistant parlementaire, avait participé à la rédaction de la Loi de 2000 sur la protection des victimes de la traite des personnes, principal outil juridique de la campagne américaine contre la traite des personnes.

La saga de Daewoosa a débuté en 1998 lorsqu'un homme d'affaires sud-coréen nommé Kil-soo Lee a acheté une fabrique de vêtements presque en faillite située près de Pago Pago, le centre administratif des Samoa américaines. Les autorités de ce territoire américain ont fait bon accueil à l'investisseur étranger qui promettait de diversifier l'économie locale. En effet, la seule autre industrie importante établie aux Samoa américaines était la conserverie du thon.

Les Samoa américaines offraient plusieurs avantages pour les fabricants de vêtements tels que Daewoosa. Les Samoa étant un territoire américain, ses exportations n'étaient pas assujetties aux contingents et droits de douane qui limitent de nombreuses importations américaines de textiles. Le salaire horaire minimum y était alors de 2,55 dollars, soit la moitié de celui des États-Unis. De plus, le fabricant était autorisé à utiliser l'étiquette « Fabriqué aux États-Unis ». Parmi les premiers clients de Lee figurèrent deux importantes chaînes de grands magasins américains, Sears, Roebuck & Co. et J.C Penney. Un autre avantage présenté par les Samoa était la grande distance qui les séparait des regards inquisiteurs du ministère américain du travail et des autres organes censés veiller au respect de la législation du travail.

Au lieu de recruter ses employés sur place, Lee importa quelque 250 travailleurs du Viêt Nam et 25 autres de Chine, promettant d'engager du personnel local une fois que son usine aurait démarré.

Les travailleurs vietnamiens avaient été recrutés par des entreprises publiques vietnamiennes - International Manpower Supply et Tourism Company 12 - qui font partie du programme national d'exportation de la main-d'œuvre de ce pays communiste. Cette année, le Viêt Nam projette d'envoyer à l'étranger 50.000 travailleurs, dans l'espoir qu'ils rapatrieront des milliards de dollars en monnaie étrangère pour aider l'économie de ce pays appauvri.

Les travailleurs vietnamiens ont dû débourser environ 5.000 dollars chacun pour couvrir les frais de leur billet d'avion et de leur permis de travail. Ils ont signé un contrat de quatre ans en échange d'un salaire mensuel d'un montant équivalent à ce qu'un Vietnamien moyen gagne en un an. Les ennuis commencèrent au début de 1999, peu après l'arrivée aux Samoa américaines des premiers travailleurs vietnamiens. Les salaires versés par Daewoosa ne représentaient qu'une fraction du montant qui leur avait été promis par Lee. L'argument de ce dernier était qu'il devait d'abord payer les recruteurs. Il déduisait en outre, pour leurs repas et leur logement dans les dortoirs de sa société, des frais qu'un juge américain a qualifiés par la suite d'excessifs.

De plus, les conditions de vie des ouvriers se détériorèrent rapidement. Les repas qu'on leur servait se composaient de bouillie d'avoine, parfois de quelques morceaux de viande et, plus rarement, de fruits ou légumes frais. La température dans les ateliers dépassait les 40 degrés et l'encombrement des dortoirs contraignait certains travailleurs à dormir à deux par lit.

À la fin de 2000, le ministère américain du travail condamna Lee à une amende de plus de 350.000 dollars pour n'avoir pas versé les salaires qu'il devait à ses employés. De plus, des enquêteurs de l'Administration chargée de la sécurité et de la salubrité des lieux de travail constatèrent l'existence de conditions de vie inhumaines.

Mais ces sanctions n'eurent apparemment aucun effet sur Lee. Il confisqua les passeports de ses ouvriers pour les empêcher de partir. Il cessa de les payer quand son usine n'eut plus de commandes, mais continua à leur compter le logement et la nourriture. Quand ils protestaient, il diminuait leurs rations alimentaires et menaçait de les renvoyer au Viêt Nam, menaces que renforçait la présence de Nguyen Viet Chuyen, représentant local de Tourism Co. 12. Certains travailleurs ont déclaré qu'ils avaient été brutalisés. On les punissait notamment en les jÉtant dans une piscine polluée par des cadavres de grenouilles.

Les quelques habitants des Samoa américaines qui travaillaient pour Lee servaient principalement de gardes-chiourme, intimidant les Vietnamiens par leur taille imposante. En 2000, les tensions atteignirent le point de rupture. Quand un groupe d'ouvriers refusa de retourner aux machines à coudre, Lee ordonna à ses surveillants de les expulser de l'atelier.

« J'assume la responsabilité de cette expulsion » clama-t-il, selon la déposition d'un témoin. Une ouvrière fut battue avec une telle brutalité qu'elle perdit un oeil. Deux autres furent brièvement hospitalisées.

Ces actes de violence finirent par attirer l'attention de la police locale. Un magistrat interdit à Lee de contacter ses employés. Privée de nouvelles commandes et d'argent, l'usine Daewoosa ne tarda pas à fermer ses portes. Ses ouvriers se retrouvèrent sans argent et sans billet de retour. Les sociétés qui les avaient recrutés et le gouvernement vietnamien refusèrent de leur payer le voyage de retour, arguant qu'ils avaient rompu leur contrat de travail.

Les travailleurs vivaient comme des naufragés, errant à la recherche de nourriture. Certains gagnaient quelques dollars en faisant des ménages chez des particuliers. D'autres se faisaient prendre en train de voler des fruits dans les vergers locaux. Un grand nombre d'entre eux dépendaient de la charité des églises locales.

Nguyen Tri Lee, l'ouvrière originaire de la région d'Hanoï, avait l'impression d'avoir commis une erreur tragique. Non seulement elle était abandonnée, mais elle s'inquiétait du fardeau qu'elle imposait à sa famille. En effet, au Viêt Nam, les usuriers s'acharnaient contre sa famille pour qu'elle rembourse les 5.000 dollars qu'elle avait empruntés pour se rendre aux Samoa. Son mari fut licencié. Selon lui, c'était à cause de la réputation de fauteur de trouble faite à sa femme chez Daewoosa.

Juste au moment où la situation semblait désespérée, le ministre américain de la justice intervint. Lee fut arrêté et transféré à Hawaii pour y être traduit en justice. Les travailleurs vietnamiens abandonnés à leur sort furent transportés par avion aux États-Unis, où on les admit en tant que témoins à charge éventuels.

En avril 2002, un tribunal civil des Samoa américaines condamna Daewoosa à une amende de 3,5 millions de dollars, décrétant que Lee et Tourism Co.12 devaient à chacun des 270 ouvriers une moyenne de 13.000 dollars de rappels de salaire et d'amendes. Aucune amende ne fut payée. En février 2003, Lee fut déclaré coupable, par un tribunal fédéral d'Honolulu, d'avoir maintenu ses ouvriers dans un état de servitude forcée. La sentence doit être prononcée le 16 juillet prochain. Lee projette de faire appel au motif qu'il n'aurait pas dû être jugé à Hawaii.

Les responsables du ministère de la justice n'ont pas précisé s'ils envisageaient d'autres mises en examen dans cette affaire, notamment celles des représentants des sociétés vietnamiennes qui ont recruté les travailleurs de Daewoosa.

Selon le ministre de la justice, « la condamnation de Lee prouve que le ministère de la justice est fermement résolu à veiller à ce que ceux qui se livrent à la traite des personnes fassent l'objet d'enquêtes suivies, soient rapidement poursuivis en justice et sévèrement punis ».

La plupart des Vietnamiens qui sont maintenant aux États-Unis en tant que témoins à charge éventuels ont fait une demande de visa « T », visa spécial délivré aux victimes de la traite des personnes et qui peut être une étape vers l'obtention du statut de résident permanent. Le groupe le plus important d'entre eux, composé de trente-trois personnes, s'est établi en Californie, dans le Comté d'Orange. La plupart travaillent maintenant, moyennant le salaire minimum garanti, dans des fabriques de vêtements du « Little Saigon district » de ce comté.

Pour sa part, Nguyen Thi Le est employée dans un atelier de fabrication de vêtements féminins située à Westminster. Elle ne craint plus ses patrons, mais porte encore sur son visage des traces de ses épreuves. Elle partage une maison mobile avec quatre autres ouvrières qui étaient aux Samoa avec elle et économise sou par sou pour faire venir sa famille aux États-Unis. Sa fille, qui a maintenant 5 ans, ne la connaît même pas. Son fils âgé de 14 ans refuse de lui parler au téléphone et son mari pense qu'elle vit dans le luxe aux États-Unis tandis que sa famille pâtit au Viêt Nam.

« Ils veulent savoir quand je vais pouvoir les faire venir, dit-elle. Je suis très déprimée car mes enfants me manquent. »

D'autres travailleurs se sentent aussi tiraillés qu'elle parce qu'ils ont laissé de la famille au Viêt Nam. Hoang Trong Thuy et son épouse, Nguyen Thi Ngoc, n'ont pas vu leurs quatre filles depuis plus de quatre ans. L'aînée, qui a maintenant 16 ans, a abandonné ses études et défie ses grands-parents en fumant des cigarettes et en rentrant très tard à la maison.

« C'est durant leur adolescence que les enfants ont le plus besoin de leurs parents », dit Hoang (40 ans), les yeux cernés à force de se faire du souci. « Ils ont beaucoup de problèmes quand leurs parents ne sont pas là pour les protéger ou les élever. »

Mais il a une nouvelle raison de célébrer sa présence aux États-Unis. En décembre, sa femme a donné naissance à un garçon, qu'ils ont nommé Henry Hieu Minh Hoang.

« Mon rêve est d'être réuni ici avec tous mes enfants », dit fièrement ce père de famille, « d'avoir un emploi et un revenu régulier suffisant pour assurer la stabilité de ma famille. Avoir une meilleure voiture est sans importance. Ce qui compte le plus pour moi, c'est de voir mes enfants et d'être un bon père. »

Boat People S.O.S, agence privée de service social qui a des bureaux dans le Comté d'Orange et à Washington, D.C., assiste les travailleurs venus des Samoa américaines en leur donnant des cours d'anglais, en leur offrant une formation professionnelle et en les aidant à faire leur demande de visa. Elle fait pression sur le Congrès pour qu'il accorde une aide aux victimes de la traite des personnes afin de faciliter leur réinstallation et de leur permettre de faire venir leurs parents aux États-Unis.

Cette agence apprend aussi à la police locale et à d'autres organismes privés à repérer les victimes de la traite des personnes. Le ministère de la justice estime que 20.000 femmes et enfants victimes de ce trafic entrent aux États-Unis chaque année. La plupart de ces personnes échappent à la vigilance des autorités et sont prises au piège comme domestiques, prostituées ou comme main-d'œuvre sous-rémunérée dans les restaurants et sur les chantiers de construction.

Rares sont les victimes qu'on parvient à identifier aussi facilement que l'ont été les travailleurs de Daewoosa, déclare Kevin Pimentel, avocat de Boat People S.O.S. « Cette affaire est exceptionnelle, car elle rassemble tous les éléments : servitude, coercition, fraude. Je ne voudrais pas dire que c'est un cas typique. »

John Gittelsohn couvre les affaires relatives à l'Asie et au Pacifique pour un journal californien, The Orange County Register.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues ni la politique du gouvernement des États-Unis.

horizontal rule

Retour au début | Sommaire - Dossiers mondiaux, juin 2003 | Revues IIP | Accueil IIP