De nouveaux acteurs sur la scène :
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En octobre 2003, les garde-côtes italiens ont arraisonné un cargo battant pavillon allemand, le BBC China, qui se dirigeait vers la Libye. Lors de leur inspection, les autorités italiennes ont découvert des machines-outils de précision, des tubes d'aluminium, des pompes moléculaires et autres composantes permettant de construire environ 10.000 centrifugeuses à gaz de type P-2 conçues pour enrichir de l'uranium répondant aux spécifications nécessaires à la fabrication d'une arme nucléaire. On a établi que ce matériel provenait d'une société d'ingénierie de Malaisie, Scomi Precision Engineering, dont les actions sont cotées en bourse. Scomi avait fabriqué ces pièces détachées sur la demande du Sri Lankais Buhary Sayed Abu Tahir. C'est par l'intermédiaire de la société de façade de ce dernier, SMB Computers, établie à Dubaï, que Tahir s'était arrangé pour livrer les pièces à la Libye pour son programme clandestin de fabrication d'armes nucléaires. Les autorités italiennes s'assurèrent que la cargaison en question n'atteindrait pas sa destination. La saisie de la cargaison du BBC China a été un élément clé d'une série d'événements qui ont amené le président Muammar Kadhafi à « rentrer en grâce » en décembre 2003 et à renoncer à son programme d'armes de destruction massive. Cette opération d'interdiction a joué un rôle tout aussi important dans le démantèlement du réseau clandestin de prolifération du patron et mentor de Tahir, le scientifique pakistanais Abdul Qadeer Khan [Note : les détails de la saisie du BBC China et du réseau de Khan sont tirés d'articles parus dans la presse. Voir notamment « The Man Who Sold the Bomb » (L'homme qui a vendu la bombe) de Bill Powell et Tim McGirk, paru dans la revue Time du 14 février 2005, pp.22-30 et « Unprecedented Peril Forces Tough Calls : President Faces a Multi-Front Battle against Threats Known, Unknown » (Un danger sans précédent entraîne un dilemme : le Président doit faire face à une bataille à fronts multiples contre des menaces connues et inconnues], de Barton Gellman et Dafna Lizner. The Washington Post, 26 octobre 2004, p. A1.) Une chaîne de distribution nucléaire Le père du programme pakistanais d'armes nucléaires, A.Q. Khan, est un personnage légendaire, célèbre dans son pays pour ses années de travaux secrets dans la mise au point de la première « bombe islamique » dans le but de contrer la menace de l'Inde, rivale de longue date du Pakistan. En tant que scientifique employé, dans les années 1970, par la société hollandaise Dutch Urenco, Khan avait accès à des plans de techniques d'enrichissement de l'uranium qu'il vola et rapporta au Pakistan, à son retour au pays. Khan fut nommé par le premier ministre pakistanais, Ali Bhutto, directeur du programme de recherche nucléaire du Pakistan qui visait à déjouer les aspirations nucléaires de l'Inde avec son propre programme d'armement. À contre-courant des normes de non-prolifération en vigueur au sein de la communauté internationale, Khan dut poursuivre son objectif dans le plus grand secret. Toutefois, l'infrastructure scientifique et technique pakistanaise était insuffisamment développée pour lui permettre d'accomplir cette tâche. Si bien que Khan fit ce que tout bon chef d'entreprise aurait fait à sa place : il eut recours à des sources extérieures.
Il cultiva un réseau de fournisseurs et de fabricants dont la plupart ne se rendaient pas compte de l'objectif ultime du projet scientifique entrepris aux Khan Research Laboratories (KLR). En 1998, cependant, il n'y eut plus aucun doute. À la surprise de la communauté internationale, le Pakistan procéda à cinq essais nucléaires souterrains et rejoignit le club sélect des États dotés de l'arme nucléaire. Pour A.Q. Khan, la ferveur patriotique qui animait cette réalisation n'était qu'un début. En homme d'affaires astucieux, il perçut des possibilités de gains financiers entre son réseau de fournisseurs et une demande naissante d'armes nucléaires. La Corée du Nord, l'Iran, l'Irak, la Syrie et la Libye étaient en tête de la liste des pays qui faisaient du lèche-vitrines en vue de l'acquisition de tels moyens. Une enquête actuellement en cours révèle que le réseau de Khan joua un rôle important, à partir du début des années 1990, dans la mise au point de la technologie d'enrichissement de l'Iran et de la Corée du Nord. En échange, la Corée du Nord semble avoir partagé avec le Pakistan sa technologie relative aux missiles balistiques. L'enquête sur le programme libyen continue à fournir une mine de renseignements qui révèlent l'étendue de la coopération de Khan avec des régimes hors la loi à travers le monde. Bien que le rôle joué par le gouvernement pakistanais dans les activités de Khan fasse l'objet d'une importante controverse, il est peu probable que les autorités d'Islamabad aient eu pleinement connaissance de l'étendue et de la portée du réseau de Khan. Le réseau des commanditaires et fournisseurs de Khan continue à être mis à jour et il est stupéfiant. Après avoir débuté avec les plans de centrifugeuses volés aux Pays-Bas, auxquels s'ajoutèrent des plans d'armes en provenance de Chine, le groupe reçut également une assistance technique de Grande-Bretagne ; des pompes à vide d'Allemagne ; des tours spécialisés d'Espagne ; des fours d'Italie ; des centrifugeuses et des convertisseurs de fréquence de Turquie ; du matériel d'enrichissement d'Afrique du Sud et de Suisse ; de l'aluminium de Singapour et des pièces de centrifugeuses de Malaisie, le tout orchestré à partir d'un centre administratif situé à Dubaï. Toutefois, en dépit de l'accumulation des preuves, il est peu probable que l'on connaisse jamais la véritable étendue de ce réseau que Mohamed ElBaradei, directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique, a appelé « le Wal-Mart nucléaire ». L'offre répond toujours à la demande Maintenant qu'A.Q. Khan vit en résidence surveillée au Pakistan sans que les autorités occidentales aient la possibilité de l'interroger, des questions frustrantes demeurent. Il est clair qu'il a rencontré des personnalités officielles d'un certain nombre d'États désirant acquérir des armes nucléaires et qu'il leur a peut-être même vendu des composantes. Une enquête en cours a établi un lien entre Khan et les programmes nucléaires de l'Irak, de Iran, de la Corée du Nord et de la Libye. En outre, des comptes rendus parus dans la presse ont fait état de rencontres entre Khan et des clients en puissance en Égypte, en Arabie saoudite, au Soudan, en Malaisie, en Indonésie, en Algérie, au Koweït, à Myanmar et à Abou Dhabi. Plus ces connaissances dangereuses et cette expertise se répandent, et plus s'accroît le danger de voir des terroristes ou criminels s'armer d'une bombe nucléaire. Al-Qaïda et les membres affiliés à son groupe cherchent manifestement à acquérir des armes nucléaires. D'un côté, le vaste réseau de fabricants louches, d'intermédiaires peu recommandables et de trafiquants de M. Khan semble être le fournisseur idéal pour répondre à la demande d'armes nucléaires des terroristes. Cette association nébuleuse reflète la structure cellulaire que préfèrent les terroristes affiliés à al-Qaïda. Elle facilite les transactions clandestines et relativement indécelables de ceux qui souhaitent déclencher une violence de proportion catastrophique. D'un autre côté, lorsqu'on étudie le lien terroriste, il importe d'examiner le matériel que Khan et ses associés mettaient sur le marché. Primo. Khan a fourni le matériel nécessaire à un programme nucléaire étatique : des pièces et plans de centrifugeuse, des plans d'armes et de l'expertise technique. On ne possède aucune preuve de la vente de matière fissile, le produit fini du processus d'enrichissement qui alimente une arme nucléaire. On suppose que les terroristes préféreraient acheter un produit fini ou tout au moins de la matière fissile, étant donné qu'il est peu probable qu'ils aient les moyens ou la patience nécessaires pour mettre au point l'infrastructure d'un programme. Pour un terroriste, traiter avec Khan équivaudrait donc à commander des Ak-47 et des balles, et recevoir de l'acier, des moules et un manuel de fabrication. Quel que soit le danger que le marché noir ait créé en aidant la Corée du Nord et l'Iran à se rapprocher du club nucléaire, le risque actuel réside dans la façon dont le réseau de fournisseurs s'adapte maintenant que Khan n'est plus à la barre. Le président Bush a déclaré que le réseau de Khan avait peut-être cessé d'exister, mais il se peut que certains de ses éléments se soient enfoncés plus profondément dans la clandestinité. S'il est peu probable que KRL s'adonne de nouveau au marché noir, on ignore ce qu'il adviendra de ses associés. À l'instar des groupes terroristes, le réseau de fournisseurs peut fort bien se réformer et s'adapter. Leur produit principal sera la base de connaissances et d'experts disponibles dans les noyaux de fournisseurs qui subsistent. Privé de l'accès de Khan au marché des États voyous, un nouveau réseau de scientifiques et ingénieurs nucléaires pourrait se former autour du marché terroriste. Le risque de prolifération par les terroristes augmente exponentiellement dans la mesure où ces profiteurs peuvent avoir accès à de la matière fissile ou même à une arme finie. Malheureusement, dans le cas des acteurs terroristes et contrairement aux acteurs étatiques, posséder une arme nucléaire n'a probablement qu'un seul but : sa détonation en un champignon atomique visible. Des accords de coopération aux démarches concertées
Les accords existants en matière de non-prolifération risquent d'être inadéquats pour faire face à la menace naissante de prolifération non étatique illustrée par le réseau de contrebande nucléaire de Khan. Les normes internationales à la base de ces accords reposent en effet sur le postulat selon lequel seuls les États ont les ressources nécessaires pour mettre au point des armes nucléaires. Or, vue à travers une nouvelle série de postulats issus du monde de l'après 11 septembre, l'affaire Khan montre que cette hypothèse fondamentale est erronée. C'est pourquoi le gouvernement Bush a commencé à inciter la communauté internationale à passer des accords de coopération à des démarches concertées. Conformément à cette nouvelle optique mondiale, les États-Unis et leurs partenaires ont mis au point une approche plus énergique pour s'attaquer aux deux aspects du problème. Afin d'enrayer la demande, la lutte contre le terrorisme vise, à court terme, à mettre en échec les groupes terroristes tout en sapant, à long terme, l'idéologie terroriste et le soutien dont elle bénéficie. L'expérience de l'Irak montre les difficultés auxquelles se heurte cette politique lorsqu'elle s'appuie sur un consensus restreint. Sur le front de l'offre, deux approches sont actuellement utilisées. La première consiste à regrouper les quantités relativement limitées de matière fissile. Les techniques de réduction de la menace appliquées aux États de l'ex-Union soviétique sont utilisées sur une base internationale grâce à l'Initiative de réduction de la menace nucléaire prise par le G8. Un récent accord passé entre les États-Unis et la Russie pour accroître leur coopération contre le terrorisme nucléaire est un autre exemple de cette approche. La seconde approche est formulée dans l'Initiative de sécurité contre la prolifération (PSI), dans le cadre de laquelle les gouvernements participants collaborent pour interdire l'expédition des composantes et matériels nécessaires à la fabrication d'armes de destruction massive. Le slogan selon lequel la PSI est « une activité et non pas une organisation » reflète cette évolution vers l'action concertée. C'est la coopération dans le cadre de la PSI qui a mené à l'arraisonnement du BBC China et au démantèlement du réseau Khan. Cependant les activités illicites d'A.Q. Khan n'étaient peut-être que la partie émergée de l'iceberg. Tant qu'il existera une demande suffisante de matériel nucléaire, des fournisseurs essaieront de trouver les moyens de la satisfaire. La communauté internationale doit être souple dans son approche pour faire face au caractère constamment changeant du réseau de fournisseurs de matériel nucléaire. Le passage des accords de coopération aux démarches concertées pour enrayer à la fois la demande et l'offre est un élément nécessaire du succès de cette approche.
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