Visions de destruction massive
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C'est ainsi que finit le monde T.S. Eliot, Les Hommes creux C'est à Pablo Picasso que l'on doit l'un des tableaux les plus célèbres du XXe siècle, Guernica. Sa célébrité se comprend aisément, toute effroyable que soit la scène dépeinte. Réalisé en commémoration du bombardement de la petite ville basque de Guernica par l'aviation allemande et italienne pendant la guerre d'Espagne, cette œuvre évoque la douleur atroce et l'effroi des personnes et des animaux qui se font anéantir par des armes modernes de destruction massive. Guernica, c'est aussi la double prémonition des attaques encore plus sauvages qui s'abattront sur les populations civiles pendant la Deuxième Guerre mondiale, et de l'existence d'un monde qui regorge d'armes nucléaires et biologiques - le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, nous avons tendance à attendre des artistes qu'ils rendent compréhensible notre péril universel, qu'ils mesurent nos chances de survie à une époque où des innocents peuvent être gazés, asphyxiés de toxines mortelles ou incinérés en l'espace d'un instant. Nombreux sont les romanciers et les cinéastes qui se sont employés à cette tâche avec le plus grand sérieux, en particulier pendant la guerre froide. La perspective d'une guerre nucléaire entre l'Union soviétique et les États-Unis est à l'origine d'au moins deux best-sellers parus dans les années 1950 et au début des années 1960. Le roman de Nevil Shute Sur la plage (publié en anglais en 1957, porté au grand écran en 1959 sous le titre Le Dernier Rivage, avec de grandes vedettes à l'affiche, et adapté sous forme de feuilleton télévisé en 2000 pour le public américain) décrit les effets d'un nuage radioactif tandis que la planète se meurt doucement à la suite d'une confrontation nucléaire entre les deux superpuissances. Le roman d'Eugene Burdick Point limite est publié en 1962, l'année de la crise des missiles de Cuba, un moment par excellence de la guerre froide où les États-Unis et l'Union soviétique auraient vraiment pu franchir le pas et s'attaquer à l'aide de leur arsenal nucléaire. Dans le film éponyme qui a été réalisé en 1964, Henry Fonda campe le président des États-Unis confronté à la réalité d'une attaque nucléaire accidentelle contre l'Union soviétique ; il décide de lâcher une bombe atomique sur New York pour compenser l'annihilation de Moscou. L'homme ne peut pourtant pas vivre dans un état de crainte perpétuelle. Ni imaginer la folie d'une guerre nucléaire sans une bonne dose d'humour noir. En 1958, le grand chanteur satirique Tom Lehrer a composé une ode sur la fin du monde intitulée « We Will All Go Together When We Go » (On s'en ira tous ensemble quand on s'en ira). En voici une strophe : « On brûlera tous ensemble quand on brûlera/On n'aura pas besoin de faire la queue/A l'heure des retombées radioactives et quand saint Pierre nous appellera/ On n'aura qu'à ajourner nos débats. »
Cependant, aucun roman ni aucun film datant de la guerre froide n'a saisi la démence de notre situation de manière plus mémorable que ne l'a fait Stanley Kubrick dans Docteur Folamour (1964). Ce film a pour sous-titre « Comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe ». Cette fois, la guerre nucléaire contre les Russes ne relève pas de l'accident ; c'est un général américain désaxé surnommé Jack D. Ripper qui la déclenche, persuadé que les « communistes » empoisonnent l'eau potable en y ajoutant du fluor, ce qui aurait pour effet de diminuer ses essences corporelles. Peter Sellers y tient trois rôles : celui d'un officier britannique (l'unique voix de la raison dans le film) détaché auprès du général Ripper et qui tente désespérément de découvrir le code à utiliser pour rappeler les bombardiers américains ; celui du président des États-Unis (dont le cerveau est nettement plus embué que celui d'Henry Fonda) ; et celui d'un scientifique et ancien nazi qui comprend non seulement le fonctionnement de l'engin apocalyptique qui va détruire le monde, mais aussi celui des puits de mines qui abriteront les survivants après la guerre. Docteur Folamour se termine par des images de champignons nucléaires et d'anéantissement, images dont le côté mordant et effrayant atteint des sommets inégalés dans les autres œuvres d'art ou de divertissement issues de la guerre froide. Pour autant, aussi sinistre fût-elle, la guerre froide avait quelque chose de familier et, paradoxalement, de réconfortant. Après tout, c'était un affrontement entre deux États-nations dans lequel chaque partie avait beaucoup à perdre. Les décideurs des deux camps comprenaient les règles du jeu et les limites qu'ils ne devaient pas franchir. Le général Ripper a beau être « dérangé », le fait est que la plupart des protagonistes de la guerre froide - dans les œuvres artistiques comme dans la réalité - n'étaient pas des psychopathes. Ils étaient, comme Henry Fonda, des clients qui avaient la tête sur les épaules, des gardiens rationnels d'armes terrifiantes, qui s'efforçaient de ne jamais faire de mauvais calculs. Ou, pour reprendre les paroles que Peter Sellers-président des États-Unis adresse au premier ministre soviétique : « Nous sommes dans le même bain, Dimitri. Ne dites pas que vous êtes plus désolé que moi ; je suis tout aussi désolé que vous. » Le fait que la guerre froide se soit inscrite dans le contexte d'un affrontement entre adversaires, et non pas dans celui d'une pulsion d'Armageddon, explique pourquoi tant des romans d'espionnage de l'époque sont en fait des « thrillers » psychologiques, mettant en scène des agents qui se disputent entre égaux le moindre avantage dans une interminable partie d'échecs où la « victoire » ultime échappe à tout le monde. L'important dans ce contexte, c'est l'art du métier, la duplicité, l'ingéniosité de l'espion - comme dans les romans de John Le Carré, où l'agent britannique George Smiley joue au plus fin avec son homologue du KGB, Karla. L'un comme l'autre se comportent avec retenue et dans un sentiment de respect mutuel, comme il convient à des espions professionnels qui ont un sens particulier de l'honneur en pleine guerre froide, mais qui resteront chacun dans son camp. La guerre froide, et les dangers d'une conflagration nucléaire, pouvaient au moins se concevoir dans les romans et au cinéma. C'était peut-être parce que les armes nucléaires étaient envisagées sous l'angle de biens qui appartenaient à un État dont celui-ci avait la maîtrise. Les États ne sont pas suicidaires - pas même les États hors-la-loi, tels l'Iran ou la Corée du Nord. Dès lors, leur gouvernement est normalement sensible aux négociations ou aux pressions. On est en droit de supposer que les conflits entre membres du « club » nucléaire peuvent être désamorcés d'une façon ou d'une autre par les spécialistes des charges utiles éjectables et des ogives multiples. En revanche, romanciers et cinéastes ont beaucoup plus de mal à dépeindre la mentalité du terroriste apatride, du fanatique messianique déterminé à tuer à l'aveuglette et dont le seul but discernable est d'entasser les cadavres. Et qui ne reculera devant rien - ni la voiture piégée ni le détournement d'avions ni le recours aux armes nucléaires et biologiques - pour accomplir sa mission. Depuis les années 1960, on note quelques tentatives visant à s'immiscer dans le psychisme du terroriste. Les films de James Bond mettent généralement en scène un mégalomane déterminé à acquérir coûte que coûte une arme de destruction massive avec laquelle il pourrait devenir maître de la planète. Pourtant, avec leurs explosions spectaculaires tandis que le héros sirote un verre de vodka-martini, ces films veulent nous amuser et nous charmer, et non nous horrifier, en particulier quand Sean Connery campe le personnage de Bond. En 1983, rompant la routine des intrigues de Smiley et de Karla, John Le Carré a tenté de décrypter la psychologie de terroristes palestiniens dans son roman La petite fille au tambour. Mais cet ouvrage (comme le film qui en a été tiré en 1984) s'intéresse plus au combat cérébral entre les agents israéliens du renseignement et leurs ennemis palestiniens qu'aux assassinats collectifs. Plus récemment, on voit des films du genre de The Rock et d'Ennemis rapprochés (The Devil's Own) dépeindre la quête d'armes au service soit d'un mouvement politique, soit d'un grief personnel. Dans le cas de The Rock, Ed Harris est le chef d'une bande de voyous, tous d'anciens militaires, qui s'emparent d'Alcatraz et menacent de déverser des armes chimiques sur San Francisco. Ed Harris et ses acolytes sont motivés par l'appât du gain et la vengeance ; l'idée de gagner le ciel en mourant martyres n'est pas de celles qui les inspirent. Dans le film Ennemis rapprochés, Brad Pitt joue le rôle d'un militant irlandais qui vient aux États-Unis acheter des fusils et des roquettes pour le compte de l'IRA, et non pas des armes nucléaires ou biologiques. À l'instar des Palestiniens mis en scène dans La petite fille au tambour, c'est son désir de créer un État qui fait de lui un tueur. Ses cibles sont délibérées (les Britanniques et les protestants d'Irlande du nord) ; il n'éprouve pas le besoin de massacrer tout le monde à la ronde. Dans un autre film tourné celui-là en 1977, à savoir le Pacificateur (The Peacemaker), avec George Clooney et Nicole Kidman à l'affiche, des ogives nucléaires russes sont subtilisées, et un sac à dos de qualité militaire finit entre les mains d'un terroriste serbe de Bosnie qui n'a qu'une idée en tête : détruire Manhattan. Lui aussi est motivé par la vengeance et l'argent. Ces terroristes ne sont pas amoureux de la mort ; ils concoctent des stratégies, aussi implausibles soient-elles, qui leur ménagent une porte de sortie afin qu'ils puissent continuer à se battre pour la « cause ». Ce que romanciers et cinéastes n'ont pas encore pleinement envisagé, c'est la terreur gratuite, sans règles, sans codes, sans limites. Ils n'ont pas imaginé non plus un état d'esprit dans lequel le suicide mène à la sainteté. Nous tous, et pas seulement en occident, vivons dans un vide effrayant, sans les aspects réconfortants de la guerre froide ou les œuvres d'art qu'elle a inspirées. De toute évidence, la communauté internationale doit renforcer les traités et les protocoles propres à limiter la prolifération des armes nucléaires et biologiques mises au point par des États et par des terroristes apatrides, et elle doit continuer de faire pièce au terrorisme par toutes sortes de moyens juridiques. Mais nous avons aussi besoin, au XXIe siècle, d'un autre Pablo Picasso ou d'un Stanley Kubrick qui pourra nous mettre en garde contre le sort qui nous attend si nous ne maîtrisons pas les armes effrayantes que nous avons créées. Faute de quoi, comme Picasso et Kubrick l'ont compris, notre monde pourra finir par un boum, et non par un gémissement.
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