Le terrorisme et les enfantsEntretien avec Sharmeen Obaid-Chinoy
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Question - Votre film, Les Enfants de la terreur, portait sur les jeunes Afghans réfugiés dans votre pays, le Pakistan. Pourquoi les avez-vous choisis comme thème de votre documentaire ? Mme Obaid-Chinoy - J'ai vécu dix semaines avec ces enfants dans un camp de réfugiés situé à Karachi et j'ai rapidement constaté que l'expérience qu'ils avaient vécue était très différente de celle de la plupart des enfants pakistanais. Il était clair que ces enfants avaient été gravement affectés par la violence de l'atmosphère dans laquelle ils avaient grandi et que cela influencerait le type d'adultes qu'ils deviendraient. J'estimais que leur histoire devait être contée. Question - Que pouvez-vous nous dire de l'effet cumulatif des pertes que ces enfants ont subies dans des sociétés dont les structures familiales et civiles ont été bouleversées par la violence des terroristes ? Mme Obaid-Chinoy - Le terrorisme engendre à dessein l'insécurité et la peur. Il détruit délibérément le tissu social en faisant fi des lois de l'humanité. Ensuite, ceux qui ont une éducation ou des moyens suffisants fuient, et ceux qui restent essaient de vivre dans un climat de violence et de déclin économique. Les familles sont détruites, et on ravit aux enfants leur innocence. Les pertes qu'ils subissent sont d'ordre matériel, social et psychologique. Ayant grandi dans une atmosphère de violence, les jeunes garçons que j'ai rencontrés dans le camp connaissaient mieux les Kalachnikovs et les fusils APC que leur alphabet. Ils parlaient de la peur qu'ils ressentaient la nuit quand ils ne pouvaient dormir à cause de l'explosion des bombes et des coups de feu, des blessures qu'ils recevaient dans la journée quand ils sortaient de leur logis et du risque qu'ils couraient d'être recrutés de force ou confrontés à une milice locale. Lorsqu'une génération grandit dans une telle ambiance de violence et de peur, elle est privée d'éducation et de la connaissance de sa véritable culture. Les jeunes enfants sont contraints de se débrouiller par eux-mêmes dans la rue, et ils sont souvent forcés de fouiller les ordures pour trouver de la nourriture ou de faire des travaux dangereux pour gagner de l'argent. Ils sont traités comme des adultes et non comme des enfants. Ils représentent l'un des succès des auteurs de la violence aveugle qui créent un environnement dans lequel les enfants ne peuvent se conduire comme des enfants, mais sont contraints d'assumer des responsabilités d'adultes. La plupart des jeunes garçons avec lesquels j'ai parlé n'avaient guère passé de temps avec leur père ou leurs frères aînés parce que ces derniers, les adultes masculins, avaient été tués ou avaient depuis longtemps quitté le foyer familial. Ces jeunes garçons étaient, en fait, les « hommes » de la famille, ils assumaient la responsabilité de pourvoir aux besoins des femmes et de les protéger. Ils avaient dû apprendre à manier un fusil dès l'âge de 6 ou 7 ans et, à 14 ou 15 ans, étaient prêts à se battre à leur tour. C'est de cette façon que les terroristes s'assurent un nombre régulier de recrues, en plongeant la société dans le désordre puis en proposant une autre société qu'ils dominent en recourant à la violence, à l'intimidation et à la manipulation. Ils exploitent les désastres naturels et ceux qu'ils ont créés en offrant aux gens dans le besoin une aide assortie d'une série de conditions. Question - Comment s'opère le recrutement ? Mme Obaid-Chinoy - Les enfants sont des recrues idéales pour les terroristes car ils ne sont pas capables de mettre en doute les mobiles des adultes, sont facilement influencés par des appels à leurs émotions et parce qu'on peut aisément les persuader d'entreprendre toute tâche qu'on leur confie.
Des décennies avant le début du « djihad » dans le monde musulman, des enfants soldats étaient recrutés en Afrique et en Amérique du Sud. Dans ces guerres, les jeunes se sont avérés intrépides. Après tout, toutes les études montrent que les jeunes sont impulsifs et enclins à prendre des risques. Ils sont trop immatures, sur le plan du développement, pour évaluer convenablement leur aptitude à faire face à des situations particulières ou discerner les risques de catastrophe. Tous les parents savent qu'inconscients des conséquences de leurs actes sur eux-mêmes et sur les autres, les enfants prennent souvent de mauvaises décisions. C'est pourquoi ils peuvent être constamment exploités. C'est aussi la raison pour laquelle ils doivent être instruits, afin de pouvoir réfléchir, peser les conséquences de leurs actes et acquérir du discernement. Dans le monde musulman, un grand nombre d'enfants sont manipulés simplement en étant forcés de vivre dans la rue, de trouver de la nourriture et de l'argent de quelque façon que ce soit. S'il s'agit de garçons, on peut leur proposer une place dans une école religieuse où ils seront nourris et instruits, mais l'instruction qu'ils y reçoivent peut être une idéologie fondamentaliste intolérante envers les autres et même envers ceux qui pratiquent la même religion qu'eux, mais d'une façon différente, et qui considère l'Ouest et ses coutumes comme des ennemis qu'il faut subjuguer. Ces enfants sont enjôlés ou forcés à se joindre au djihad et recrutés précisément parce que leur jeunesse peut être exploitée. N'étant pas immédiatement considérés comme une menace, ils peuvent pénétrer dans des zones hautement sécurisées et en sortir tout en jouant au football dans la rue. Ils font parfaitement le jeu des terroristes, étant si naïfs qu'ils n'ont pas d'idée nette de ce qu'on attend d'eux avant qu'il ne soit trop tard. Contrairement à ce que l'on peut penser à l'Ouest, les terroristes remportent de plus en plus de succès dans le ralliement des jeunes musulmans à leur cause et, ce qui est encore plus troublant, des jeunes musulmanes. L'une des principales raisons de ce succès est le fait qu'ils réussissent à entretenir le manque d'éducation dans une grande partie du monde musulman et son imperméabilité aux idées nouvelles. Question - Et les parents de ces enfants ? Mme Obaid-Chinoy - Leur réaction est parfois surprenante. La pauvreté et l'analphabétisme jouent un rôle majeur dans la détermination de leurs croyances. Dans le sud de l'Afghanistan, la plupart des familles auxquelles j'ai parlé étaient fières du fait que leurs jeunes fils - dont certains avaient moins de 15 ans - avaient glorifié le nom de l'islam en « attaquant l'ennemi ». Les jeunes en question appartenaient à des familles nombreuses ; certains d'entre eux avaient jusqu'à dix frères et sœurs. Leurs parents étaient pauvres et ne pouvaient assurer leur subsistance, c'est pourquoi ils avaient été envoyés dans des écoles islamiques pakistanaises éloignées. Leurs parents ne les connaissaient pratiquement plus. Comme je l'ai souligné précédemment, la plupart des hommes adultes sont partis et bien souvent, les femmes et leurs filles, qui sont déjà privées d'éducation, n'ont pas le droit de travailler en dehors du foyer. S'il s'agit de choisir entre l'école, la nourriture, et l'habillement d'une part ou la fouille des poubelles pour leur subsistance - elles n'ont parfois pas le choix.
C'est l'une des raisons pour lesquelles les terroristes parviennent si facilement à persuader les jeunes garçons de joindre leurs rangs et d'adopter leur point de vue, car ces derniers n'ont pas de réseau de soutien sur lequel s'appuyer ni de parents à consulter ; ils sont souvent vivement incités par leurs pairs à s'engager dans un mouvement plus structuré que la rue, pour avoir une chance de parvenir à une sorte de gloire ou de racheter leur honneur. En même temps, les parents pauvres reçoivent des avantages économiques en échange du sacrifice de leurs fils et de leurs filles au terrorisme suicidaire ainsi que des morceaux choisis du Coran - souvent sans contexte pertinent - qui montrent que leurs enfants sont morts selon les instructions du Prophète. Les femmes seules, en particulier, atteignent parfois un statut spécial dans la collectivité, en plus d'un soutien monétaire, en tant que mères de martyrs. L'attitude envers les femmes et l'éducation, la pauvreté, la violence constante et la peur .... tout cela crée une situation très complexe. Question - Parlez-nous un peu des enfants de votre film, notamment du jeune garçon sérieux qui vous accompagnait à la piscine publique, du gentil enfant qui travaillait dans la fabrique de tapis et de la petite fille intelligente et vive qui ne voulait pas se marier. Mme Obaid-Chinoy - Khal Mohammed avait onze ans et, n'ayant pas de famille dans le camp, avait été admis dans une école fondamentaliste. Il ne savait pas lire mais avait appris par cœur les versets du Coran, ce qui représente un travail énorme. C'était un garçon très strict cependant et, quand il fréquentait la piscine publique où les femmes étaient toutes couvertes, à l'exception de leur visage, de leurs mains et de leurs pieds, il déclarait non seulement qu'elles étaient « mauvaises » mais qu'il irait lui-même en enfer pour s'être trouvé en compagnie de gens qui agissaient de façon immorale. Noor Mohammed avait dix ans et portait seul la responsabilité de soutenir financièrement sa famille en exerçant un dur métier, le tissage de tapis. Cet autre garçon intelligent parlait avec tristesse de son existence avant que son père et son oncle n'aient été tués, disant qu'il fréquenterait encore l'école si ces derniers avaient vécu. Durant le tournage de notre film, il a perdu son emploi pour être arrivé en retard au travail - de nombreux garçons convoitaient sa place - parce qu'il avait dû s'occuper de son frère aîné, un drogué qui était hospitalisé. Laïla, également âgée de dix ans, répétait qu'elle ne voulait pas se marier mais faire des études, tandis que son père la réprimandait gentiment, expliquant qu'elle serait bientôt fiancée parce qu'en vieillissant, elle aurait besoin d'un homme qui la protégerait. En fait, la principale distraction des filles dans le camp consistait à jouer au « mariage ».
Les jeunes filles résistent particulièrement mal au recrutement dans une idéologie extrémiste car peu d'autres voies leur sont ouvertes. Dans des pays comme le Pakistan, les écoles confessionnelles fondamentalistes initient déjà soigneusement les jeunes femmes, sachant qu'une fois endoctrinées, elles pourront exercer leur influence sur une famille entière. Une femme va de la mosquée à la maison, instruit ses enfants, parle à ses voisins et c'est ainsi que l'idéologie prospère et se répand. C'est la première étape vers la militarisation des femmes. Nous voyons déjà apparaître l'étape suivante. Récemment, à Islamabad, un groupe de femmes qui brandissaient des bâtons ont exigé la fermeture des magasins vidéo et l'interdiction de la vente de musique. Elles ont envahi une maison dont les occupants, selon elles, avaient un comportement immoral et kidnappé les femmes qui y vivaient. Certaines de ces militantes qui jugeaient d'autres femmes avaient à peine quinze ans. Cela montre l'efficacité des adeptes de l'idéologie fondamentaliste. Aujourd'hui, elles font une descente dans une maison contre d'autres musulmans « immoraux » et demain, il se peut qu'elles décident de se ceindre de bombes et de se faire exploser contre les « infidèles ». En fait, de nombreuses musulmanes instruites nées en Occident sont susceptibles d'être recrutées. J'ai écrit un article qui traite des écoles musulmanes de Mississauga, au Canada. Dans ces établissements, de jeunes canadiennes musulmanes sont incitées à fuir le monde occidental dans lequel elles vivent. Ces femmes, à qui on a mis dans la tête qu'elles devaient se couvrir le visage et se conformer à la séparation des sexes, s'entendent continuellement dire que leurs frères musulmans meurent en combattant pour défendre leur honneur, pour que les hommes occidentaux ne puissent pas les « souiller ». Paradoxalement, elles rejettent le système politique qui leur donne le choix dont elles jouissent actuellement. C'est un problème complexe car dans des sociétés comme celles du Canada et des États-Unis, où le multiculturalisme et la liberté de religion sont non seulement encouragés mais constituent la base des valeurs de la société, bien des gens ne contestent pas les enseignements dispensés dans les écoles confessionnelles. C'est un principe fondamental que les femmes ont droit à l'éducation et sont libres de pratiquer les axiomes de leur foi. Malheureusement, on inculque à ces femmes une interprétation extrême de l'islam, une interprétation en conflit direct avec la société dans laquelle elles ont grandi et à laquelle elles et leurs enfants sont destinés à se heurter à l'avenir. Question - Comment envisagez-vous l'avenir de ces enfants ? Mme Obaid-Chinoy - On estime que plus de 50 pour cent de la population musulmane mondiale est âgée de moins de 18 ans, ce qui est une réalité démographique terrifiante, principalement du fait que la plupart de ces jeunes n'ont pratiquement pas accès à l'éducation et à l'emploi. Ils sont frustrés par les gouvernements corrompus qui les dirigent. Ils constatent les deux poids deux mesures appliqués en Occident, qui insiste sur la démocratie en Irak mais pas dans le reste de la région. Ils savent que l'Islam était jadis la base d'une grande culture et se demandent ce qui est arrivé car leur génération ne connaît que la pauvreté, la guerre et la destruction, la corruption et le népotisme. D'une manière ou d'une autre, le problème doit être transformé en avantage. S'ils étaient convenablement instruits et si on leur en donnait la possibilité, ces jeunes pourraient devenir les moteurs du changement et du progrès économique. Le véritable islam encourage les musulmans à s'adapter au changement, mais les fondamentalistes extrémistes se sont toujours opposés aux nouveautés, du télégraphe à la télévision. Ils s'opposent à l'éducation moderne, déclarant que les sujets qu'elle enseigne ne sont pas compatibles avec l'islam. Les musulmans instruits savent qu'il s'agit d'une ruse pour empêcher les esprits jeunes et actifs de contester les fondamentalistes. Cela devient un cercle vicieux. En empêchant délibérément les jeunes musulmans de recevoir une bonne éducation, les fondamentalistes garantissent que l'avenir de leurs recrues en puissance sera sombre et que les frustrations qui en résulteront les rendront facilement prédisposés à l'idéologie terroriste. Cette idéologie exige qu'ils rejettent violemment toute idée qui met en question les préceptes fondamentalistes, et elle les empêche de comprendre l'importance de la liberté de pensée et de parole qui sépare les idées logiques des préjugés affectifs, élément fondamental des sociétés dynamiques que la plupart des gens souhaitent pour leurs enfants. Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.
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