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La filière mondiale : un entretien avec M. James McKenney
Michael Bandler
Sur le campus d'un community college de Baltimore (Maryland), un jeune Kényan arrivé aux États-Unis avec un visa d'étudiant découvre de nouveaux horizons et en particulier la possibilité d'acquérir des connaissances qu'il pourra mettre à profit une fois de retour dans son pays d'origine. Non loin de là, dans un autre établissement de la banlieue de Washington, un jeune étudiant né en Roumanie poursuit d'excellentes études en administration commerciale, tandis qu'aux antipodes des pédagogues sri-lankais, thaïlandais et chinois s'intéressent aux avantages que pourrait apporter à leurs pays respectifs un programme d'enseignement de deux ans de type américain.
Cent un ans après la fondation du premier community college (également connu sous le nom de junior college) aux États-Unis, les représentants de systèmes d'enseignement et de ministères de l'éducation de divers pays analysent le modèle américain et étudient l'opportunité de l'adapter à leur contexte. Par ailleurs, on note que la population estudiantine de ces établissements américains a doublé depuis 1993 et que le pourcentage d'étudiants étrangers qui les fréquentent est également monté en flèche.
La double tendance qui consiste à servir les étrangers, toujours plus nombreux, qui viennent faire des études aux États-Unis et les pédagogues et décideurs d'autres pays qui souhaitent transplanter le modèle américain chez eux, est aujourd'hui d'une importance vitale et reflète la place grandissante qu'occupent les community colleges dans l'enseignement supérieur aux États-Unis.
Au cours d'un récent entretien, M. James McKenney, vice-président pour le développement économique et les programmes internationaux de l'American Association of Community Colleges (AACC), qui représente plus de 10 millions d'étudiants répartis sur plus de 1.100 campus, nous a livré ses réflexions sur ces nouvelles relations internationales.
D'entrée de jeu, M. McKenney a noté l'essor des partenariats internationaux visant au développement des ressources humaines, en citant, par exemple, ceux qu'ont établis un community college de l'Ohio avec le gouvernement de la Tanzanie, un établissement du New York avec le Mexique, un autre de St. Louis (Missouri) avec le ministère de l'éducation du Guyana, un établissement analogue de Los Angeles (Californie) avec l'université d'Asmara (Érythrée), et un établissement du Maryland avec une école de médecine de Russie.
Ces relations, a-t-il noté, embrassent une large gamme de disciplines, allant de la gestion hôtelière et des soins infirmiers à l'informatique et au traitement des eaux usées. Et elles sont en plein développement.
Voici des extraits de cet entretien.
(Début du texte)
Question - Quelles sont les origines de cet intérêt mondial pour le système des community colleges des États-Unis ?
M. McKenney - Il faut considérer ici deux aspects de la question. C'est au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale que ces établissements ont connu leur premier grand essor. En ce qui concerne les inscriptions d'étudiants étrangers, elles ont commencé dans les années 60 et 70. Ces étudiants arrivent par vagues, attirés par des informations transmises généralement de bouche à oreille. Un étudiant est satisfait de son expérience et il en fait part aux gens de son pays. Ma femme travaille dans un community college du comté de Baltimore (Maryland), qui compte de nombreux étudiants kényan. Ce n'est pas qu'il recrute activement les Kényans, mais ceux-ci s'y inscrivent régulièrement. Ils font savoir à leur famille et à leurs amis que le campus est accueillant, que l'environnement est bon, que d'autres étudiants seraient les bienvenus, et c'est comme cela que la population se développe. Et contrairement aux étudiants américains, qui se préparent à leurs études supérieures en se renseignant sur divers établissements, les étudiants étrangers se fient aux renseignements précédemment recueillis et choisissent sur ces bases, d'après les éléments connus. Et le processus est opérant.
En ce qui concerne l'autre côté du tableau, lorsque ces établissements ont été créés ici, ils étaient destinés à offrir les deux premières années de l'expérience universitaire aux jeunes qui pensaient poursuivre leurs études. Mais aujourd'hui, l'ensemble du système a une double vocation : il dispense une formation professionnelle et joue un rôle transitionnel. C'est extrêmement important. Ainsi, bien que les étudiants étrangers qui s'inscrivent chez nous puissent songer, dans un deuxième temps, à entrer dans une université, quand vous parlez aux administrateurs et aux responsables de l'éducation dans d'autres pays, ce qui les attire et les incite à reproduire le système chez eux, ce sont les aspects relatifs à la formation professionnelle, notre façon d'établir des rapports avec le monde des affaires et l'industrie. Ils trouvent cela extraordinaire, et se demandent comment nous parvenons à faire la soudure entre l'enseignement et l'économie.
Question - Et les décideurs politiques et les représentants des ministères de l'éducation continuent de venir chez nous.
M. McKenney - Absolument. Nous venons de voir des représentants de la Corée. À ce que je comprends, le Sri Lanka se prépare à mettre en place un système de community colleges, et le Brésil et le Venezuela s'y intéressent beaucoup. En fait, nous commençons à assister à une évolution en faveur de ces établissements en Europe, qui y résistait jusqu'ici. Le Danemark, bien sûr, possède un système analogue au nôtre depuis plus de 100 ans. Pas les Pays-Bas, mais ils y travaillent. Le Canada en possède un, et l'Australie et la Nouvelle-Zélande s'en sont dotées. Le Mexique a entrepris de créer un réseau d'établissements d'enseignement supérieur technique de deux ans aligné sur l'industrie locale, mais il se heurte à certaines difficultés au niveau de la structure. Et dans le sud de l'Inde, l'Eglise catholique romaine et les administrations locales ont établi des dizaines de petits community colleges qui dispensent des cours de menuiserie-charpenterie et de réparation d'automobiles à l'intention des chômeurs. Le Pakistan s'intéresse lui aussi à ces établissements. Israël et les Emirats arabes unis en ont, et il y en a un également en Cisjordanie. Taïwan possède un système établi et la Corée prévoit d'en mettre un en place. Nous travaillons avec les Chinois, qui s'intéressent beaucoup à la question, également à des fins de formation professionnelle, dans des domaines tels que les techniques agricoles modernes et l'écologie. Pour les Chinois, en particulier, c'est une façon de démocratiser l'enseignement, de l'apporter aux masses. Et le cursus de deux ans leur plaît parce qu'il est moins cher et axé sur la formation pratique. C'est là, sans aucun doute, l'élément clé.
Question - Parlez-moi du processus selon lequel les relations s'établissent entre les spécialistes de l'enseignement des pays étrangers et les services appropriés ici. Et tout d'abord, que recherchent-ils ?
M. McKenney - En un sens, l'Amérique est le berceau du community college. Mais ce qu'il faut savoir, et ce que nous leur disons, c'est que nous n'avons pas de modèle unique, mais une cinquantaine de modèles de ce type d'établissements. Et donc en venant voir sur place, ils en trouveront vraisemblablement un qui est particulièrement bien adapté à leur contexte. Dans certains pays, par exemple, en raison de la rigidité des contrôles, le réseau des community college sera nécessairement élaboré et administré par le système universitaire existant. Ces pays ont l'exemple de l'État de New York, du Tennessee et de l'Ohio, où les community colleges font partie du système de l'université d'État. D'autres pays souhaitent faire l'économie de cet agencement bureaucratique. Pour ceux-là, les systèmes indépendants de la Caroline du Nord, de la Floride, du New Jersey, de l'Arizona ou du Massachusetts sont des modèles parfaits.
Question - Comment les relations s'établissent-elles ? Comment les deux parties se rencontrent-elles ?
M. McKenney - Notre association, avec ses plus de 75 ans d'existence, est très connue. La chose se sait. Les intéressés se mettent en rapport avec nous et nous évaluons, en termes généraux, leurs besoins. Nous nous efforçons ensuite de les mettre en rapport avec les systèmes appropriés, en leur offrant des choix et en faisant preuve de souplesse. C'est ainsi, par exemple, qu'un diplomate de l'ambassade de l'Inde ici à Washington m'a téléphoné récemment, pour établir un itinéraire pour la visite d'un spécialiste de l'enseignement du ministère indien de la science et de la technologie. Nous avons répondu à sa demande en envoyant ce représentant dans les établissements qu'il avait besoin d'étudier, et il a été très satisfait des résultats.
Question - Quels sont les autres aspects de notre système qui intéressent les pédagogues des autres pays ?
M. McKenney - Il y a une chose à noter, c'est que l'âge moyen des étudiants de nos community colleges est de 29 ans. Cela indique que la mission de formation professionnelle a autant d'importance pour la population adulte que pour les étudiants d'âge universitaire traditionnel. Nous vivons à une époque d'apprentissage continu, motivé par l'évolution de la technologie ; nous sommes à l'âge de l'information. L'acquisition des connaissances n'est pas un escalier que l'on gravit marche après marche pour arriver finalement en haut, où les choses s'arrêtent. C'est un escalier roulant de connaissances, qui monte sans cesse. C'est pour cela que vous avez besoin d'institutions conçues pour toute la population, pour lui apporter des mises à niveau à différentes étapes du chemin, avec un menu flexible de diplômes et de certificats variés. Aujourd'hui, les gens peuvent obtenir un diplôme d'associé (cursus de deux ans) ; et s'ils sont dans le domaine des technologies de l'information, ils n'ont peut-être pas besoin d'un diplôme de bachelier (cursus de quatre ans). Mais ils devront suivre périodiquement des cours de mise à niveau. Ils s'adresseront pour cela à leur community college local. Il en est ainsi à l'étranger, dans nombre de pays, comme chez nous. Nous avons constaté qu'aux États-Unis, 29 % des auditeurs libres sont déjà titulaires d'un diplôme, qui est parfois plus qu'un diplôme de bachelier, qui peut être un doctorat. Ils reviennent suivre des cours de perfectionnement pour renforcer leurs compétences, pour continuer de réussir dans leur profession. Et c'est la chose que l'on remarque et que l'on reproduit de plus en plus à l'étranger. Jusqu'ici, il en est ainsi principalement dans le monde occidental industrialisé, dans les systèmes de formation continue du Royaume-Uni et de l'Écosse, qui connaissent les mêmes types de pressions et de besoins que nous. On le voit aussi en Allemagne.
Question - Est-il juste, ou exact, de dire que la formation permanente devient aujourd'hui le principal facteur qui motive la création de community colleges à l'étranger ?
M. McKenney - Oui, c'est exact. Il s'agit en grande partie de répondre aux besoins de la population qui a dépassé l'âge normal des études universitaires. C'est une question de démographie de l'enseignement pour adultes. En général, tout particulièrement dans le monde en développement, on s'accorde à considérer que la base de connaissances doit faire l'objet de remises à niveau. Un exemple : le contrôle de la qualité dans le secteur manufacturier moderne. Il y a une génération, cela n'était pas une préoccupation majeure ; c'est aujourd'hui d'une importance primordiale, car il s'agit de minimiser la fabrication de produits inférieurs. Comment y parvient-on ? Par le contrôle de la qualité, qui est essentiellement à base mathématique. Ainsi les gens qui avaient acquis des éléments de mathématiques à 18 ou 19 ans, dont ils n'avaient pas nécessairement besoin à l'époque, ont découvert à présent, à l'âge de 45 ans, qu'ils en avaient tout à coup besoin. Et donc, avant de pouvoir appliquer les principes du contrôle de la qualité, ils doivent retourner sur les bancs de l'école pour dépoussiérer leurs connaissances mathématiques oubliées.
Question - Revenons un instant à la population des étudiants étrangers dans les community colleges américains. Vous avez dit, du moins en ce qui concerne l'établissement de votre épouse à Baltimore, qu'il n'était pas nécessaire de faire du recrutement actif. En revanche, je sais que le community college de Spokane (Washington) en fait, principalement auprès des pays d'Extrême-Orient. Et le Fashion Institute of Design and Merchandising de Los Angeles attire des étudiants de la République tchèque après avoir ciblé pendant des années les étudiants taïwanais et coréens. Est-ce là, selon vous, une nouvelle tendance qui se dessine ?
M. McKenney - Je ne peux pas vous répondre ici par un oui ou par un non catégorique. Ce que je sais, c'est que notre association vient d'envoyer des représentants de 18 établissements en Corée, au Japon et en Chine, à des « salons de carrières », au niveau de l'enseignement supérieur, pour y présenter le modèle du community college seul, plutôt qu'en association avec le modèle universitaire. Je me dois également de signaler qu'incontestablement, nombre de ces établissements du centre des États-Unis aimeraient beaucoup attirer des étudiants étrangers. Ils subissent des pressions en faveur d'une internationalisation de leurs programmes d'enseignement, pour que les étudiants américains se rendent compte que nous sommes reliés à une économie de portée mondiale. La diversité qu'apportront les étudiants étrangers aux campus du centre de l'Amérique, phénomène que connaissent déjà les centres d'enseignement de Floride et d'autres États situés sur les côtes, sera bénéfique à cet égard.
Question - Les étudiants qui viennent ici, diriez-vous qu'en général ils se préparent à rester ou qu'ils prévoient de rentrer dans leur famille et leur pays d'origine ?
M. McKenney - La question n'est pas simple. Ce qu'ils prévoient de faire en arrivant et ce qu'ils font effectivement après un séjour de quatre ou cinq ans peuvent être deux choses très différentes. Et cela peut changer, parfois pour des raisons très subtiles, telles que l'évolution de la situation chez eux, ou ici. Lors d'un récent congrès de l'AACC, nous avons honoré, en tant qu' « ancien élève de l'année », le Gouverneur de Lagos. Il est passé par le système des community colleges de Chicago, a continué ses études à l'université, est devenu comptable ici, et est retourné travailler pour des sociétés pétrolières au Nigeria, où il est entré dans la filière politique. C'est un exemple de ce qui se passe. Au même congrès, nous avons honoré un ancien élève, né en Égypte, qui est venu faire ses études à un community college de Detroit (Michigan) et qui, lui, est resté. Certains restent, d'autres rentrent chez eux.
Question - En pensant aux possibilités qu'offre notre système d'enseignement aux immigrants récents, je me demande s'il y a d'autres pays qui s'emploient à dispenser un enseignement à leurs immigrants à eux ?
M. McKenney - Nous avons récemment reçu la visite d'une délégation de Haarlem, aux Pays-Bas. Le pays connaît une immigration considérable provenant d'Europe méridionale et du Moyen-Orient. Il n'a jamais eu à faire face à ce phénomène au niveau où il se manifeste actuellement, et il s'efforce d'y faire face en éduquant les nouveaux arrivants.
À cet égard, je tiens à signaler autre chose, de très important, en ce qui concerne notre façon de traiter les immigrants récents en Amérique. Nos établissements, avec leur libre accès, accueillent invariablement les gens comme ils se présentent, notamment sur le plan de leurs connaissances linguistiques. Beaucoup d'étrangers arrivent ici sans vraiment maîtriser ne serait-ce que leur langue maternelle. Nous devons donc la leur enseigner avant qu'ils puissent apprendre l'anglais et s'insérer dans le cursus d'enseignement normal. C'est également la situation à laquelle les Néerlandais doivent faire face aujourd'hui avec les nouveaux venus du Moyen-Orient.
Question - Pour résumer, quelle sera selon vous, dans un avenir proche, l'évolution des relations entre les community colleges américains et le secteur de l'enseignement à l'étranger ?
M. McKenney - Comme nous l'a récemment recommandé notre conseil d'administration, je crois que nous allons nous employer plus vigoureusement à nouer des relations avec les pays et les organisations qui souhaitent obtenir des renseignements sur les modèles d'établissements d'enseignement tels que nos community colleges, et même à établir des mémorandums d'accord avec d'autres organisations, comme nous le faisons actuellement avec le Danemark et l'Allemagne. Dans l'ensemble, je crois que l'on peut dire sans risque de se tromper que ce sont des relations qui continueront de se renforcer et de se développer.
(Fin du texte)
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Michael Bandler est rédacteur au Service d'information du département d'Etat.
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