Qu'est-ce qu'il y a d'américain dans les films américains ?Thomas Doherty
| |||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
« Les Américains ont colonisé notre subconscient », dit un personnage du film de Vim Wenders, Kings of the Road, avec un mélange d'admiration et de ressentiment qui se comprend dans le « road movie » (film sur la route) d'un réalisateur allemand qui a saisi la première occasion pour venir tourner un film dans la Vallée des Monuments (Utah), cadre fréquemment utilisé par John Ford, célèbre réalisateur de Hollywood. L'attitude ambiguë de Wenders vis-à-vis de la patrie du cinéma reflète un sentiment commun à nombre de « coloniaux », souvent partagé par les ressortissants des pays hôtes. Le génie qu'a Hollywood de montrer le genre de choses qui constituent le rêve américain est indéniable, mais il n'empêche que les cinéphiles non américains n'apprécient guère cette invasion de leur psyché. Il n'est pas étonnant que chaque année, au Festival du film de Cannes, les cinéphiles disent en plaisantant que le favori pour la Palme d'Or est toujours un film anti-américain … réalisé par un Américain. Le Fahrenheit 9/11 (2004) de Michael Moore correspondait parfaitement à cette description. Malgré les attaques des pirates de DVD et des vidéographes de YouTube, la ville de la production de masse et de la projection sur grand écran des valeurs américaines du XXe siècle semble toujours prête à dominer le marché au XXIe siècle. Détroit (Michigan), la ville de l'automobile américaine, a peut-être succombé à la concurrence des fabricants de voitures de Toyota City (Japon) et de Sindelfingen (Allemagne), mais Hollywood conserve sa suprématie dans le divertissement populaire. Cette prééminence du logo américain s'explique en partie par les qualités intrinsèques d'un ensemble brillant, rempli d'individualisme, de liberté de mouvement, d'ascension sociale, de poursuites du bonheur (érotique et financier), et de héros qui atteignent la sérénité par la violence. Mais des héritiers des sociétés 20th Century Fox, Warner Brothers et MGM ont aussi réussi en faisant ce que les fabricants de voitures n'ont pas réussi à faire : en s'adaptant aux nouvelles forces du marché et en s'assurant les services de la concurrence. Aujourd'hui la gamme de produits de Hollywood n'est pas seulement fabriquée aux normes étrangères, elle est assemblée par des ingénieurs importés. Influences internationales Selon Variety, source des nouvelles sur le secteur du divertissement, plus de 50 pour cent des recettes du box-office viennent des ventes de tickets à l'étranger. Souvent, les recettes brutes à l'étranger - jusqu'à 70 % pour les films à gros succès transnationaux comme Casino Royale et Da Vinci Code - dépassent les recettes dans le pays. C'est que les bouffonneries idiotes, les intrigues balourdes et les grosses explosions qui, aux yeux des détracteurs étrangers, définissent les pires exportations, s'expliquent par le fait que Hollywood essaie de capturer un marché mondial, et pas seulement les spectateurs américains. Une intrigue simple et sans surprise, des effets visuels étonnants et des grognements monosyllabiques qui demandent un minimum de sous-titrage se vendent mieux qu'un tissu complexe de causalité narrative, des caractérisations à plusieurs niveaux et des dialogues brillants - ce qui explique pourquoi les queues devant les cinémas de Singapour ou du Sénégal correspondent aux modes de consommation des adolescents américains. Evidemment, en tant qu'industrie internationale faisant tout pour vendre son produit au-delà des frontières américaines, Hollywood a toujours eu l'œil sur les consommateurs étrangers. Même à l'époque dorée des studios, lorsque la production en salle de tournage garantissait que les films étaient intégralement fabriqués aux États-Unis, ils n'étaient jamais faits uniquement pour les Américains, voire ce qui est encore plus pertinent, par des Américains. Hier comme aujourd'hui, le rapport entre les ingrédients indigènes et les éléments exotiques variait et le panachage entre les influences nationales et étrangères changeait d'un film à l'autre. Les signes les plus visibles de ce mélange étaient les noms au fronton des cinémas, tant ceux des réalisateurs que des acteurs. Hollywood n'avait de préjugé qu'à l'égard des talents étrangers qui ne se laissaient pas acheter. Dans les années 20 et 30, les réalisateurs allemands et anglais ont succombé devant les chéquiers largement ouverts de producteurs américains tels que Louis Mayer et David Selznick ; et récemment, les cinéastes mexicains et taïwanais se sont montrés tout aussi fascinés par l'attrait de la magie technologique et des budgets hypertrophiés. En bref, ce qui rend les films américains tellement américains, c'est peut-être la facilité avec laquelle ils absorbent les influences étrangères. Tous les bilans de fin d'année des sorties de la saison montrent à l'évidence que Hollywood a depuis longtemps remplacé et supplanté Ellis Island comme point d'entrée des talents étrangers cherchant à se faire une place au soleil. Mais le millésime 2006, « oscarisable » et pas, offre un échantillonnage particulièrement riche de réussites d'immigrants. C'est un témoignage du pouvoir d'assimilation de la discipline et des affaires, que les films ayant les racines les plus ancrées dans l'Amérique profonde n'ont pas toujours le nom d'un Américain au-dessus du titre. Par exemple : Les Infiltrés - La dernière en date des études par Martin Scorcese du rituel des gangsters américains est un vrai métissage : c'est une nouvelle version pleine de bruit et de fureur de Infernal affairs, film criminel à suspense tourné à Hong Kong en 2002, interprété par des acteurs américains, filmé dans le Boston irlandais et débordant de l'adrénaline qui est la marque du réalisateur italiano-américain depuis Mean Streets (1972). Avec en vedette deux enfants de Boston, Matt Damon et Mark Wahlberg, qui débitent avec leurs accents respectifs dans des décors authentiques (coup de chapeau à la vraisemblance qui n'est pas négligeable lorsque les villes caméléon du Canada sont généralement utilisées pour représenter les métropoles américaines), le film a élevé le tribal au niveau national, voire international, vu son énorme popularité à l'étranger. Salué unanimement par la critique, le film a reçu les Oscars du meilleur film et du meilleur producteur cette année.
Dreamgirls - Dans une autre ville américaine, Detroit, connue pour des passe-temps populaires plus mélodieux, l'adaptation par Bill Condon du succès de Broadway est le genre de monstre musical hypertrophié, ronflant, et sur grand écran que seuls les studios de Hollywood pouvaient chorégraphier. Comédie musicale à clé à peine déguisée de la montée de la société Motown Records et d'un groupe de chanteuses du genre des Supremes, le film traite des coûts-bénéfices de l'entrée dans le hit-parade de la radio alors que les manifestations du mouvement des droits civiques se déroulent dehors. Pour les Américains, les connotations sous-jacentes de la réussite ont résonné de manière aussi rythmée que la bande sonore. La révélation, Jennifer Houston, qui avait été éliminée du programme de télévision American Idol en 2004, s'est transformée en une idole authentique du grand écran dans cette compétition musicale qu'est Dreamgirls.
Little Miss Sunshine - Le film américain de l'année le plus centré sur l'enfance a été aussi le plus adulte. À l'instar de Vim Wenders, les coréalisateurs Jonathan Dayton et Valerie Faris, s'inspirant de Huck Finn, de Jack Kerouac et d'un tas de road movies de Hollywood, ont empilé une famille dysfonctionnelle dans un bus Volkswagen déglingué et lui ont fait prendre la route. Comme toujours, la destination (la Californie, évidemment) est moins intéressante que le voyage et les voyageurs : une fille participant à un concours de beauté, un conférencier motivationnel raté, un grand-père qui sniffe de l'héroïne,
Le diable s'habille en Prada - La comédie/mélodrame impeccablement arrangée de David Fankel, basée sur un roman de Lauren Weisberger,
Mémoires de nos pères et Lettres d'Iwo Jima - Le doublé ambitieux de Clint Eastwood a été un coup de dé sans précédent dans l'histoire de Hollywood : deux films séparés racontant
Il est ironique ou peut-être normal que les artistes nés à l'étranger sentent mieux le pouls de l'Amérique que Clint Eastwood, le vénérable acteur/auteur américain. Comme les générations précédentes d'immigrés fraîchement débarqués, ils arrivent avec leurs bagages, mais ils apprennent rapidement le jargon local et connaissent le succès commercial et critique.
The Queen - La réussite américaine du film en costume d'époque moderne de Stephen Frears montre la fascination déjà ancienne que les Américains éprouvent envers la famille royale britannique, mais les échanges entre la philosophie démocratique du « je sympathise » (Premier ministre Tony Blair) et la constance royale dans le flegme impassible (la Reine Elizabeth II) se terminent de manière inattendue au vu des réactions de chaque protagoniste à la mort de la Princesse Diana. Contrairement à ce que l'on aurait pu penser, le stoïcisme de la Reine est plus ennoblissant que les larmes versées par les admirateurs de célébrités. Vol 93 - C'est aussi un réalisateur britannique qui a dirigé ce qui, pour nombre d'Américains, a été le film le plus troublant et le plus touchant de l'année. Filmé de l'intérieur de la cabine de pilotage, le film de suspense de Paul Greenglass était le premier long-métrage à peindre en détail les attaques terroristes du 11 septembre. Sans effets spectaculaires et dans le style cinéma vérité, le film qui se déroule pratiquement en temps réel n'avait pas besoin de vedette pour toucher la corde sensible du corps politique américain. Voir Vol 93 dans une salle de cinéma américain revenait à recevoir un coup bas, un memento mori tonique dont l'impact, je pense, ne s'est pas fait sentir dans les salles étrangères. Borat : Leçons culturelles sur l'Amérique au profit glorieuse nation Kazakhstan - Aucune discussion de l'impact des étrangers sur le cinéma américain ne serait complète si l'on ne mentionnait pas l'arrivée la plus grossière et la plus brutale du Royaume-Uni généralement bien élevé : le film tordu de Sacha Baron Cohen, agent provocateur par excellence, qui suit la trajectoire classique de l'Est (New York) à l'Ouest (à la recherche de l'actrice et mannequin Pamela Anderson). Bien qu'il ne soit pas exactement Alexis de Tocqueville, l'alter ego paumé de Cohen n'en montre pas moins aux Américains un côté d'eux-mêmes qui est rarement en évidence, à savoir leur tolérance sans bornes pour les plus intolérants des étrangers.
Le labyrinthe de Pan, Babel et Les fils de l'homme - L'heureux hasard qui a voulu que trois réalisateurs mexicains (Guillermo del Toro, Alejandro González Iñárritu, and Alfonso Cuarón) produisent trois films remarqués sur, respectivement, un passé cauchemardesque, des événements contemporains imbriqués les uns dans les autres et un futur dystopien prouve que des agents étrangers sont infiltrés à Hollywood. Surnommés « les trois amigos » par la presse du spectacle, le trio a introduit une texture et un sens du tragique dans le vernis brillant et l'optimisme béat du courant dominant américain, où les héros meurent à la fin et où le monde est méchant et insensible aux interventions de l'homme. De tous les films américains produits aux États-Unis ou à l'étranger en 2006, Babel, film qui fait mentir son titre, est peut-être le meilleur indice du futur polyglotte et multinational de Hollywood : un mélange agréable d'éléments interculturels en termes de distribution, de créateurs, d'extérieurs (Maroc, Californie, Mexique et Japon) et de sensibilités. Nous rendant la monnaie de la pièce, les étrangers colonisent les films de Hollywood.
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis. |
|||||||||||