Toucher les cœurs et les espritsPatrick Welsh
| |||
|---|---|---|---|
Je suis professeur d'anglais au lycée T.C. Williams, situé à Alexandria, en Virginie. Souvent, quand je la communique à une nouvelle connaissance, cette information est accueillie par des réactions qui frisent la condescendance ou la perplexité. « Quel courage vous devez avoir ! Comment tenez-vous le coup ? » Les articles parus dans la presse à sensation sur la violence et la baisse du niveau scolaire semblent avoir donné à certaines personnes l'étrange idée que l'école aux États-Unis est un lieu où règnent l'indiscipline et le danger, où les seules personnes qui y travaillent sont celles qui ne peuvent pas trouver un emploi ailleurs. Hélas, la vie intérieure de l'école - complexe, passionnante, exaspérante, intimidante et enrichissante, dans une grande mesure le reflet de la société américaine - demeure un mystère pour la plupart des gens. L'une des raisons qui me poussent à continuer d'une année scolaire à l'autre - en septembre, j'entamerai ma trente-sixième année à T.C. -, c'est l'exaltation qu'on ressent à être parmi des jeunes - le climat de concessions mutuelles, le défi de se mettre sur leur longueur d'ondes et de les amener sur la sienne, le fait de participer, ne serait-ce que de façon minime, à la vie de la prochaine génération. Un je-ne-sais-quoi qui passionne Il y a quelque chose de passionnant à enseigner dans un établissement comme le mien, où les élèves viennent de quatre-vingt-sept pays. Au fil des ans, j'ai vu arriver à Alexandria des jeunes qui venaient de points chauds situés aux quatre coins de la planète. J'ai eu des élèves qui ont quitté le Viêt Nam en catastrophe, en prenant l'un des derniers vols de Saïgon ; des élèves qui ont fait la guerre au Cambodge et en Sierra-Leone ; des élèves qui ont traversé le Salvador et le Mexique à pied, et le Rio Grande à la nage, pour arriver au Texas. Bien avant le 11 septembre, quand beaucoup d'Américains étaient incapables de situer l'Afghanistan sur une carte, mes collègues et moi connaissions bien les villes de Kaboul et de Kandahar. C'est de là que viennent un grand nombre de mes élèves préférés. En ce qui me concerne, l'Afghanistan ne se résume pas aux images du conflit qu'on voit le soir au journal télévisé ; c'est le visage de Jamilah Atmar, qui vendait des saucisses au coin d'une rue à Washington et qui a réussi à faire faire des études universitaires en Virginie à ses trois filles, Harir, Zohra et Raza, aujourd'hui toutes les trois diplômées. Souvent, je me demande si les élèves comme elles et leurs familles ne m'ont pas enseigné deux fois plus de choses sur le village mondial dont nous sommes aujourd'hui les habitants que je ne leur ai inculqué de notions de littérature. Les enfants d'immigrants possèdent souvent une éthique du travail et une volonté d'apprendre qui devraient faire rougir de honte un bon nombre de leurs camarades de classe nés aux États-Unis. Lors de la dernière année scolaire, dans un cours de littérature de niveau avancé que j'enseignais à des élèves de terminale, j'ai remis onze certificats d'excellence. Trois ont été décernés à des immigrants : Aminata Conteh, de la Sierra-Leone ; Fajana Ahkter, du Bangladesh ; et Essay Giovanni, d'Éthiopie. Alors que bon nombre de leurs camarades de classe se plaignaient que Shakespeare et Faulkner étaient « trop difficiles » à lire, Aminata, Farjana et Essay ont travaillé dur et systématiquement obtenu des notes excellentes. Je ne serais pas tout à fait honnête si je cachais le fait que je préfère enseigner ces cours avancés (qui donnent aux élèves la possibilité d'accumuler des unités de valeur pour l'université) plutôt que les cours ordinaires. Comme on me donne une plus grande marge de manœuvre, je peux choisir de la bonne littérature et faire lire davantage d'ouvrages. Les élèves de mes classes ordinaires sont tellement peu enclins à la lecture qu'ils professent l'ennui, même quand je leur apporte la page des sports dans l'espoir de les inciter à lire. Un diamant dans la fange Chose curieuse, c'est souvent dans les classes ordinaires que le taux d'assiduité est le plus élevé et que les élèves me donnent le plus de fil à retordre. Pour certains d'entre eux, l'école est synonyme d'action, le point de chute « où on retrouve les copains ». C'est aussi le lieu qui leur offre la présence adulte la plus structurée et la plus systématique, une situation qui fait défaut au foyer chez beaucoup d'entre eux. En dépit des difficultés associées à ces classes, l'une de mes plus grandes satisfactions en tant qu'enseignant est d'y découvrir le diamant dans la fange. Ces gosses jouent les durs, tels des caïds de la rue, mais ce n'est qu'une façade pour cacher leur intelligence. Je me souviens d'une élève qui était dans une de mes classes ordinaires, il y a quelques années. À l'entendre parler le lundi matin, on aurait pu croire qu'elle était la reine d'un gang de filles. Mais quand je lui passais un livre que ses camarades de classe auraient mis trois semaines à lire, elle me le rendait un jour ou deux plus tard, l'ayant parfaitement compris, et elle en réclamait un autre. J'ai tenté de la persuader de suivre mon cours de littérature de niveau avancé, mais elle m'a répondu qu'il y avait « trop de Blancs dans ces classes-là ». (Malheureusement, le fait que les élèves de race blanche soient si fortement représentés dans ces cours rend certains membres de minorités mal à l'aise, ce qui les dissuade de s'y inscrire.) Personne dans sa famille n'avait fait d'études universitaires, et je n'arrêtais pas de lui dire qu'il fallait qu'elle soit la première à franchir cette étape. Elle n'a pas fait d'études pendant un an après avoir obtenu son diplôme de fin d'études secondaires, mais aux dernières nouvelles elle s'était inscrite à un « community college » (établissement qui offre des cours postsecondaires de deux ans). Certains moments parmi les plus émouvants se produisent à l'improviste, des années après qu'un élève vous a quitté. Parfois, c'est un coup frappé à la porte de la salle de classe qui l'annonce. Il y a deux ans, j'ai ouvert la porte pour voir devant moi un jeune homme de belle allure portant l'uniforme d'un officier de la marine. Cela faisait dix-huit ans que je n'avais pas vu Wyman Howard, mais je l'ai immédiatement reconnu. Le garçon dont je me souvenais, un adolescent marrant, exubérant et pas des plus disciplinés, était devenu un commandant dans la force des Navy SEALS. Il était de retour à Alexandria pour rendre visite à sa mère à l'issue d'une mission à l'étranger et il était passé me dire bonjour. Une autre fois, quand j'ai ouvert la porte après avoir entendu frapper, j'ai vu se tenir devant moi une Afro-Américaine, grande et élégante. Elle me semblait trop jeune pour être la mère d'un de mes élèves, mais dès que j'ai entendu sa voix j'ai su que j'avais Lettie Moses en face de moi. Elle venait d'être diplômée du Smith College et s'apprêtait à commencer des études de droit à l'université du Michigan. Lettie a grandi dans une cité HLM. Sa mère et son père étaient déterminés à la voir réussir. « Je suis passée vous dire bonjour », m'a-t-elle dit. On a parlé un moment et fait le point des quatre dernières années. Je crois que ce que Lettie voulait vraiment me dire, c'était ceci : « Je voulais que vous sachiez que je m'en suis sortie. » Et moi j'aurais aimé lui dire : « Si tu savais comme cela me fait plaisir de te voir. C'est ça le métier d'un prof. » Le moment qui m'a le plus surpris et auquel je m'attendais le moins s'est produit un soir de l'année dernière alors que je travaillais tard dans ma salle de classe. La télévision était allumée, et c'était l'heure du journal télévisé diffusé sur le Public Broadcasting Service, avec Jim Lehrer. Je n'ai même pas sourcillé quand j'ai entendu le présentateur annoncer un reportage « du correspondant du New York Times à Bagdad, Edward Wong ». Et tout à coup, j'ai reconnu une voix qui m'était familière il y a quinze ans. En levant les yeux sur l'écran, j'ai vu Ed Wong, diplômé du lycée T.C. Williams en 1991, qui ce soir-là depuis Bagdad discutait les détails d'une attaque perpétrée par des rebelles un peu plus tôt dans la journée. Je me souviens encore du jour où il avait fait une imitation de moi, en train de chercher un papier quelconque sur mon bureau en fouillis. Je croyais qu'il avait fait des études de médecine. Quand je l'ai vu à la télé, j'ai ressenti un mélange de stupeur, d'émotion et d'inquiétude pour sa sécurité. Quand il est revenu à Noël, on a pris un café ensemble, et Ed m'a dit que mon cours d'anglais et celui d'une collègue, Jacqueline Hand, lui avaient fait aimer la littérature ; j'ai accepté son compliment tout en sachant pertinemment qu'on n'enseigne pas quoi que ce soit à un élève comme Ed - on prend du recul, on lui laisse le champ libre et on essaie de ne pas lui mettre de bâtons dans les roues. Mais quand je lis aujourd'hui ses reportages en première page du New York Times, je peux m'enorgueillir sur un point : j'ai su reconnaître ce talent quand il avait dix-sept ans. Reconnaître le talent J'ai été suffisamment malin, Dieu merci, pour reconnaître le talent de Kathryn Boo. Je me souviens avoir lu avec émerveillement une dissertation qu'elle avait rédigée sur la nouvelle de James Joyce intitulée Eveline. Cette jeune fille rousse et mince de 17 ans, qui en paraissait 12, écrivait avec l'acuité intellectuelle d'une femme deux fois plus âgée qu'elle et dans un style si gracieux et si clair que j'en ai été frappé d'étonnement. Vers la fin de l'année scolaire, au moment de la remise des prix dans ma classe, j'avais des sentiments partagés. Personne n'arrivait à la cheville de Kate, mais elle avait séché beaucoup de cours vers la fin du dernier trimestre. Agissant à l'encontre de mes instincts en matière de discipline, c'est à Kate que j'ai remis le prix d'excellence. Des années plus tard, quand j'ai appris qu'on lui avait décerné le prix Pulitzer pour une série d'articles brillants qu'elle avait rédigés et publiés dans le Washington Post, et que la fondation MacArthur lui avait octroyé le « Prix du génie », je me suis dit : heureusement que je n'ai pas eu l'imbécilité d'ignorer ses dons quand elle était plus jeune. D'une certaine façon, les années se suivent et se ressemblent. Mes élèves sont pour moi des étrangers en septembre, mais en juin je dois contenir mes larmes quand je les vois partir. Dans la pratique, toutefois, je sais que la situation a considérablement changé par rapport à l'époque où Kate et Ed étaient dans ma classe, en 1981 et en 1991 respectivement. Aujourd'hui plus que jamais, les enseignants doivent livrer une bataille toujours plus acharnée pour gagner le cœur et l'esprit des adolescents - que dis-je, leur attention. Tiraillés par les médias électroniques, qui multiplient les messages instantanés, le courriel, l'internet, les jeux sur ordinateur, les DVD, les vidéos, la télévision par câble et une myriade d'autres formes d'évasion et d'amusement, les jeunes ont de plus en plus de mal à s'installer dans un endroit tranquille pour bouquiner, à trouver le calme nécessaire à la concentration et à avoir la tête à lire un roman ou à résoudre une équation. Certaines de mes victoires sur les médias électroniques sont arrivées au moment où je m'y attendais le moins. Il y a deux ans, j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai enseigné le roman de Jane Austen « Orgueil et préjugés » pour la première fois en vingt ans. J'étais sûr qu'il plairait aux filles, mais j'étais tout aussi certain que les garçons le détesteraient. Or la réaction de Luis Cabrerra a presque suffi pour que je crie au succès cette année-là. Luis est un mordu du sport qui avait l'air de tout savoir, même jusqu'aux détails les plus obscurs, sur les équipes professionnelles de la région, et en particulier celle de l'équipe de football américain de Washington, les Redskins. Jamais je n'aurais pensé qu'il puisse faire partie du club des admirateurs de Jane Austen, mais j'avais tort. « Une fois que Darcy est arrivé en scène, m'a-t-il expliqué, je me suis vraiment intéressé au roman. C'était génial de voir comment il traitait les filles, comment il ne se sentait jamais sous pression. C'est lui qui m'a donné envie de lire le livre jusqu'au bout. » Le mythe des écoles en difficulté À l'image de la société américaine, les écoles ont leur part de problèmes à résoudre, mais je ne suis toujours pas convaincu que mon lycée ou les autres établissements scolaires du pays sont dans une situation aussi précaire que quantité de personnalités politiques et de pédagogues voudraient nous le faire croire. Le mythe de la méforme de l'école remonte à loin. Richard Rothstein, de l'Economic Policy Institute, un centre d'études et de recherches politiquement impartial, rappelle que la litanie de plaintes sur la faiblesse des élèves en lecture et en maths, leur ignorance de l'histoire, leur préparation inadéquate au monde du travail, les programmes scolaires trop vagues, leur manque d'éducation morale - et j'en passe - est récitée depuis plus d'un siècle. En 1892, quand moins de 6 pour cent des élèves titulaires d'un diplôme de fin d'études secondaires allaient à l'université, le conseil de surveillance d'Harvard avait publié un rapport dans lequel il se plaignait que 4 pour cent seulement des candidats à l'université « sachent rédiger une dissertation, écrire sans faute d'orthographe et utiliser correctement les signes de ponctuation ». En 1983, une étude faite à la demande du gouvernement Reagan et intitulée « A Nation at Risk » tirait la sonnette d'alarme : une « vague croissante de médiocrité » avait submergé nos écoles, selon ses auteurs, à tel point que l'avenir même de l'économie des États-Unis était menacé. « Ne serait-ce que pour conserver et améliorer le mince avantage concurrentiel que nous détenons encore sur les marchés mondiaux », écrivait à l'époque le ministre de l'éducation, Terrell Bell, « nous devons nous vouer à la réforme de notre système d'éducation ». Le bon sens me guide vers une conclusion différente : si nos écoles étaient si pitoyables en 1983 et qu'elles sont en aussi piètre état aujourd'hui, dans l'opinion de tant de soi-disant réformateurs, comment se fait-il que l'économie et la technologie des États-Unis fassent l'envie du monde ? Il faut croire que nous autres enseignants faisons quand même quelque chose de bien. On a l'impression que plus les gens sont éloignés de la vie au quotidien des écoles, plus leur perception devient négative - et chimérique. Les sondages Gallup, par exemple, montrent que 20 pour cent seulement des adultes dans tout le pays donnent un A ou un B aux écoles, alors que 72 pour cent des parents donnent cette même note à l'école que fréquentent leurs enfants. L'habitude engendre la satisfaction. Mon école accueille des réfugiés venus du monde entier, elle leur apprend l'anglais et, dans bien des cas, elle les voit partir dans les universités les plus prestigieuses du pays. Nous créons des programmes pour aider les filles-mères à continuer leurs études afin qu'elles puissent trouver un travail décent et se passer de l'assistance sociale quand elles quitteront le lycée. Nous envoyons notre équipe féminine d'aviron en Angleterre pour qu'elle participe à la régate Henley Royal, la compétition la plus prestigieuse au monde dans ce sport. La diversité des élèves qui sont réunis sous un seul toit et la variété des services que nous leur prodiguons sont à l'image de notre pays. Nous ne gagnons pas à tous les coups, mais ceux qui ne cessent de critiquer l'école publique montrent qu'ils sont incapables d'accepter la réalité de la société américaine d'aujourd'hui, avec tous ses problèmes sociaux, dans toute sa gloire, dans toute sa merveilleuse diversité. Le lycée public ne peut qu'accepter la réalité telle qu'elle se reflète dans la situation des enfants aux États-Unis et dans les défis qu'ils posent. Quiconque prend le temps d'examiner minutieusement les actions de nos écoles et les accomplissements de nos adolescents doit forcément être impressionné.
Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ni les politiques du gouvernement des États-Unis.
|
|||